Étude
Joseph et le Conte des deux frères : une fausse accusation en Égypte
Une étude approfondie d’un sujet, accompagnée de preuves et de références.
- Région
- Égypte et Levant
Comparaison documentée du papyrus d’Orbiney, de Genèse 39 et de la sourate Yūsuf : une scène voisine d’avances, de refus et d’accusation, mais des vêtements et des issues différents, et un transfert incertain.
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Texte
Dans un papyrus égyptien copié il y a environ trois mille deux cents ans, un jeune homme refuse les avances d'une femme qui vit dans la maison où il travaille. Celle-ci inverse les faits devant le maître du foyer ; son refus met sa vie en danger. Le lecteur de la Genèse reconnaît une scène voisine : Joseph repousse la femme de son maître, puis se retrouve en prison après l'accusation portée contre lui. La ressemblance est réelle, mais elle ne fait pas du récit de Joseph une copie de ce papyrus. Le « Conte des deux frèresPapyrus d’Orbiney : Conte des deux frèresUnique copie égyptienne connue du conte de Bata et Anoubis, écrite par Inena sous la XIXe dynastie vers 1215 av. n. è.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication » conservé témoigne d'une ancienne forme égyptienne d'une scène narrative ; aucun document ne retrace son passage précis vers Genèse 39, à supposer qu'un tel transfert ait eu lieu. [1][2][3]
Un témoin daté, pas la date de naissance du récit
Le manuscrit appelé papyrus d'Orbiney porte au British Museum le numéro EA10183. Le musée l'attribue à la XIXe dynastie, situe sa copie vers 1215 avant notre ère et nomme son scribe, Inena. C'est le seul exemplaire connu du conte. Selon la notice du musée, la version écrite conservée serait probablement proche de la date de sa composition ; cette appréciation porte sur un manuscrit et son texte, elle ne prouve pas que personne ne racontait auparavant certains épisodes. Le contexte de découverte originel du groupe de papyrus reste en outre trop incertain pour tracer la diffusion du récit hors d'Égypte. [1][2]
Nous lisons ci-dessous la traduction de Miriam Lichtheim, sans prétendre avoir examiné indépendamment chaque signe hiératique. Ce conte égyptien n'est pas une « ancienne histoire de Joseph » sous d'autres noms. Il met en scène Anoubis, l'aîné qui possède maison et épouse, et Bata, son frère cadet qui vit avec lui, garde ses bêtes et travaille ses champs. La force et l'ardeur au travail de Bata appartiennent à l'ouverture du récit, avant la tentative de séduction. [3]
Qu'arrive-t-il à Bata ?
Lorsque Bata revient des champs chercher des semences, l'épouse de son frère le désire et l'invite à coucher avec elle. Elle lui propose de lui confectionner de beaux vêtements. Il la réprimande : elle est pour lui comme une mère, et son frère aîné comme le père qui l'a élevé. Il retourne travailler sans rien dire à Anoubis. Craignant qu'il révèle l'incident, la femme se donne l'apparence d'une personne blessée et raconte à son mariMariVille et royaume anciens de l’Euphrate, à Tell Hariri dans l’est de la Syrie.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication l'histoire inverse : selon elle, Bata aurait proposé la relation puis l'aurait frappée après son refus. Anoubis la croit d'abord et attend son frère avec une arme. Les bovins avertissent Bata, qui s'enfuit ; un dieu sépare ensuite les frères par une eau remplie de crocodiles. Bata explique ce qui s'est passé et, dans une tentative extrême de prouver son innocence, se coupe les organes génitaux devant son frère. Anoubis comprend la tromperie, rentre et tue son épouse. C'est la fin du premier épisode de l'accusation, et non celle du « Conte des deux frères ». [3]
Le papyrus poursuit en effet une histoire très éloignée de l'épisode de Joseph. Bata part, place son cœur dans un arbre, meurt et revient à la vie, prend la forme d'un taureau puis de deux arbres, renaît et finit par régner sur l'Égypte. Retrancher ces séquences pour déclarer identiques les deux intrigues entières déformerait les deux œuvres. La comparaison d'un passage reste utile si le reste du récit demeure visible. [3]
Qu'arrive-t-il à Joseph dans la Genèse ?
Dans Genèse 39, Joseph arrive en Égypte comme esclave acheté, et Potiphar le charge de sa maison. Le texte décrit sa beauté. L'épouse de son maître lui demande alors de coucher avec elle. Joseph refuse, invoquant la confiance de son maître et la faute qu'il commettrait envers Dieu. Elle insiste à plusieurs reprises. Un jour où aucun autre homme de la maison n'est présent, elle saisit son vêtement ; il le laisse dans sa main et s'enfuit. Elle s'en sert pour l'accuser, d'abord devant les gens de la maison puis devant son mari, d'avoir tenté de l'agresser. Potiphar se met en colère et fait emprisonner Joseph. Dans l'ensemble du cycle de Joseph, la prison ouvre la voie à l'interprétation des rêves, à la gestion de la famine et à la réconciliation avec ses frères ; ce n'est pas la fin de son parcours. [4]
Les deux histoires partagent donc une séquence relativement précise : un jeune homme compétent dans la maison d'un homme de rang supérieur, la proposition de l'épouse de ce dernier, le refus, l'inversion de cette proposition en accusation, puis la réaction initiale du maître avant que le jeune homme soit entendu. Dans le récit égyptien, toutefois, le lien de parenté fait de l'affaire une déchirure entre frères. Dans la Genèse, l'esclavage et la condition d'étranger donnent à l'accusation portée contre l'« esclave hébreuHébreuLangue sémitique du Nord-Ouest appartenant au groupe cananéen, avec des formes anciennes et modernes.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication » sa dimension d'inégalité sociale. Potiphar ne tue pas son épouse, et Joseph ne prouve pas ici son innocence devant lui. [3][4]
Le vêtement ne joue pas le même rôle dans les trois textes
Le « vêtement » semble parfois constituer le parallèle le plus fort. Il faut pourtant examiner sa fonction dans chaque intrigue, au lieu de compter seulement la présence du même objet. Dans le papyrus, l'épouse promet à Bata de lui confectionner de beaux habits pour le séduire ; elle ne conserve pas son vêtement comme preuve d'une agression prétendue. Dans Genèse 39, la femme garde le vêtement que Joseph a laissé en fuyant et l'utilise pour soutenir son accusation. Dans la sourate Yūsuf, récit ultérieur de Joseph et non seconde version du papyrus d'Orbiney, sa tunique se déchire par derrière alors qu'ils courent vers la porte. La direction de la déchirure devient une preuve contraire à l'accusation. L'emprisonnement vient néanmoins plus tard. Une pièce d'habillement peut figurer dans trois textes tout en remplissant trois fonctions narratives différentes. [3][4][5]
Le CoranCoranTexte central de l’islam, employé ici comme témoin de son discours religieux.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication ne nomme pas cette femme « épouse de Potiphar » dans ces versets. Il parle de la femme dans la maison de laquelle Joseph vit, puis de l'épouse d'al-ʿAzīz. Introduire le nom biblique dans le libellé des versets serait inexact. La sourate met en avant le recours de Joseph à Dieu, transforme la tunique déchirée en moyen de départager deux récits, puis raconte comment la nouvelle circule parmi les femmes de la ville. Ces choix appartiennent à la narration coranique et à la longue réception de l'histoire de Joseph. Ils ne prouvent pas, indépendamment, que son locuteur ou ses auditeurs avaient lu un papyrus égyptien du XIIIe siècle avant notre ère. [5]
L'Égypte était-elle le seul lieu de ce scénario ?
Le chant VI de l'*IliadeIliadeÉpopée grecque attribuée à Homère, racontant une phase de la guerre de Troie.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication* présente une autre séquence reconnaissable. Antéia fait des avances à Bellérophon ; il refuse ; elle l'accuse faussement auprès de son époux, le roi Proétos, qui l'envoie en Lycie avec un message dangereux. Les détails ne sont identiques ni au conte égyptien ni à la Genèse, mais la succession des avances, du refus et de l'accusation dépasse ces deux seuls textes. Les études de littérature comparée parlent du « motif de la femme de PotipharMotif de la femme de PotipharÉtiquette comparatiste pour des avances repoussées puis une fausse accusation ; elle n’implique pas une origine biblique de chaque version.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication », ou d'une situation littéraire récurrente, pour suivre ses transformations. Cette étiquette conventionnelle ne signifie pas que toutes les versions descendent de la Genèse. [6][12]
Susan Tower Hollis a souligné que la diffusion de tels éléments dans plusieurs traditions rend incertain le diagnostic d'un emprunt égyptien direct, malgré la ressemblance frappante entre Bata et Joseph. Les contacts entre l'Égypte et le LevantLe LevantLe Levant désigne régionalement les terres de la Méditerranée orientaleGlossaire · Cliquez pour lire l’explication rendent historiquement possible la circulation des récits ; une possibilité ne forme pas une chaîne de manuscrits. Aucun texte intermédiaire conservé ne relie d'Orbiney à Genèse 39, et aucune rare formulation verbale commune n'établit le sens d'une copie. L'antériorité certaine du papyrus vaut pour un témoin égyptien survivant. Elle ne montre ni qu'Inena inventa le motif ni que tout emploi ultérieur provient de son exemplaire. [7][1][3]
Jusqu'où vont la chronologie et l'inférence ?
La date de Genèse 39 fait elle-même débat. Bernd Schipper estime que le récit de Joseph tel qu'il nous est parvenu s'accorde davantage avec l'Égypte de la Basse Époque et les communautés juives de la période perse qu'avec un compte rendu immédiat de l'Égypte du Nouvel Empire. Thomas RömerThomas RömerSpécialiste de l’histoire et de la formation de la Bible hébraïque, titulaire de la chaire Milieux bibliques au Collège de France.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication propose que l'épisode de Joseph et de l'épouse égyptienne ait été ajouté à un récit plus ancien afin de présenter Joseph comme un modèle de sagesse, les remarques sur la providence divine relevant d'une étape supplémentaire. À l'inverse, Nili Shupak défend une histoire en plusieurs couches qui donne plus d'ancienneté au récit sous-jacent tout en reconnaissant des retouches jusqu'à une époque bien plus tardive. Jan Joosten rappelle lui aussi les difficultés d'une datation linguistique du récit de Joseph. Ce sont des positions de chercheurs, non des dates établies par le papyrus ; pour cette étude, nous avons consulté les résumés, et non l'intégralité de leurs articles. [8][9][10][11]
On peut ainsi formuler une conclusion graduée sans juger la valeur religieuse d'aucun texte. Il est établi qu'un papyrus égyptien de la fin de la XIXe dynastie conserve l'épisode des avances repoussées et de la fausse accusation avant les témoins bibliques dont nous disposons. Il est également établi que Genèse 39 et la sourate Yūsuf présentent des scènes apparentées, avec d'importantes différences de structure. Il est possible que des traditions narratives égyptiennes ou plus largement est-méditerranéennes aient contribué à l'épisode hébraïque. En revanche, l'idée que l'auteur de Genèse 39 ait repris directement les mots ou l'intrigue de ce papyrus d'Orbiney précis, ou que le Coran y soit retourné indépendamment, demeure non démontrée. La comparaison éclaire la longue vie d'une scène narrative tout en obligeant à regarder ce que chaque texte en a fait. [3][4][5][7]
Références et notes
- Notice muséale indexée lue en entier, non les signes du papyrus ; ouverture directe impossible. British Museum, Papyrus D’Orbiney EA10183/1, full indexed catalogue and curator synopsis Revenir au texte ↑
- Courte page universitaire lue en entier ; elle identifie l’unique copie et limite le contexte de découverte. UCL Digital Egypt, Ramesside manuscript group, complete page Revenir au texte ↑
- Traduction, introduction et notes, p. 203–211, lues dans le PDF extrait ; original hiératique non lu et quelques erreurs OCR. Miriam Lichtheim, “The Two Brothers,” Ancient Egyptian Literature II, pp. 203–211 Revenir au texte ↑
- Genèse 39,1–23 lu en hébreu et traduction parallèle, surtout 6–20. Genesis 39:1–23, vocalized Hebrew and facing English Revenir au texte ↑
- Texte arabe 12,23–30 et traduction anglaise parallèle 23–35 lus ; non toute la sourate. Qur’an 12:23–35, Arabic 12:23–30 and parallel English 12:23–35 Revenir au texte ↑
- Iliade 6,156–190 lu dans la traduction Murray ; original grec et reste de l’épopée non lus. Iliad 6:156–190, A. T. Murray English translation, Scaife ATLAS Revenir au texte ↑
- Résumé éditorial et extrait indexé consultés, non toutes les p. 209–222 ; position sur l’emprunt attribuée à l’auteure. Susan Tower Hollis, “Out of Egypt: Did Israel’s Exodus Include Tales?” (2015), abstract and indexed excerpt Revenir au texte ↑
- Résumé de l’éditeur seulement ; hypothèse de la Basse Époque attribuée à Schipper, non à un consensus. Bernd U. Schipper, “The Egyptian Background of the Joseph Story” (2019), publisher abstract Revenir au texte ↑
- Résumé de l’éditeur seulement ; hypothèse d’un ajout à Genèse 39 attribuée à Römer. Thomas Römer, “Genesis 39 and the Composition of the Joseph Narrative” (2019), publisher abstract Revenir au texte ↑
- Résumé de l’éditeur seulement ; article payant non lu. Nili Shupak, “The Joseph Story … from an Egyptological Perspective” (2025), publisher abstract Revenir au texte ↑
- Résumé du dépôt d’Oxford seulement ; accès PDF refusé (403). Jan Joosten, “The linguistic dating of the Joseph Story” (2019), Oxford repository abstract Revenir au texte ↑
- Notice universitaire et résumé lus, non l’article complet. Maleki, Nazemi and Laguna Mariscal, “The scheme of Potiphar’s wife” (2020), university abstract Revenir au texte ↑
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IL Archive, «Joseph et le Conte des deux frères : une fausse accusation en Égypte», Édition 1, https://ilarchive.com/fr/studies/joseph-and-two-brothers