Étude
La veuve, l’orphelin et l’étranger résident : la Torah a-t-elle hérité d’un langage mésopotamien de la justice ?
Une étude approfondie d’un sujet, accompagnée de preuves et de références.
- Chronologie
- De 2500 avant notre ère à 500 avant notre ère
- Région
- Mésopotamie et Levant
D’Urukagina et d’Ur-Namma à Hammurabi et au Deutéronome : promesses de protection et règles sur la nourriture et la justice, entre discours et pratique.
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Texte
# La veuve, l’orphelin et l’étranger résidentGēr : l’étranger résident dans les textes hébreuxPersonne vivant dans une communauté israélite ; ni tout étranger ni la catégorie juridique moderne de réfugié.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication : la TorahTorah / PentateuqueGenèse, Exode, Lévitique, Nombres et Deutéronome : corpus mosaïque à l’histoire rédactionnelle. Torah peut aussi désigner un enseignement ou une loi plus larges.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication a-t-elle hérité d’un langage mésopotamien de la justice ?
Lorsqu’un ancien roi affirme avoir empêché les puissants d’opprimer les veuves et les orphelins, et que la Torah ordonne de les protéger, on peut être tenté de voir dans les deux textes la même idée. Mais qui parle dans chaque cas ? Un roi décrivant son règne ? Une déesse louée dans un hymne ? Une règle relative à la succession d’une famille ? Ou une prescription demandant de laisser une part de la récolte aux personnes dans le besoin ? C’est la différence entre ces voix qui rend la comparaison historique instructive. [1][2][3][5][8]
Il existe bien une tradition proche-orientale antérieure à la Bible hébraïqueHébreuLangue sémitique du Nord-Ouest appartenant au groupe cananéen, avec des formes anciennes et modernes.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication qui fait du soutien aux personnes dépourvues de protection solide une marque de justice. Pourtant, toute mention de la veuve et de l’orphelin ne prouve ni qu’un passage hébreu a été copié sur une tablette particulière, ni qu’une promesse royale s’est transformée partout en protection effective. Cette étude compare ce que disent les textes et traite leur mise en pratique comme une question distincte. [1][2][4][15]
De qui parle-t-on ?
La veuve est ici une femme dont le mariMariVille et royaume anciens de l’Euphrate, à Tell Hariri dans l’est de la Syrie.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication est mort, mais la situation des veuves variait. Certaines possédaient des biens ou disposaient de proches ; d’autres manquaient de ressources ou de protection réelle. Dans de nombreux emplois anciens, l’« orphelin » est un enfant privé de son père, même si sa mère vit encore. L’association des deux mots ne signifie donc pas que toutes les veuves et tous les orphelins étaient sans ressources. Elle désigne des personnes dont les droits pouvaient être fragilisés par la perte d’un représentant ou d’un protecteur dans une structure familiale patriarcale. L’histoire sociale cherche à comprendre cette diversité plutôt qu’à postuler une condition uniforme. [18]
L’hébreu *gēr*, rendu selon les traductions par « étranger », « résident étranger » ou « hôte », est plus précis que le simple mot « étranger ». Dans le Deutéronome, cette personne demeure « dans tes portes » ou « au milieu de toi » : elle appartient à la vie locale tout en occupant une position familiale et foncière différente de celle des détenteurs d’une terre héritée. Il ne faut l’identifier automatiquement ni à tout voyageur, ni à tout membre d’un autre peuple, ni à toute personne que notre époque qualifierait de réfugiée. [7][8][9][15]
À Lagash et à Ur : la justice dans l’image du roi
Un texte attribué aux réformes d’Urukagina, souverain de Lagash au troisième millénaire avant notre ère, prétend libérer des personnes de certaines charges. Le roi y affirme s’être engagé devant le dieu Ningirsu à empêcher que le puissant n’asservisse l’orphelin ou la veuve. L’édition savante qui nous le transmet rassemble plusieurs témoins ; nous ne lisons pas le registre des plaintes effectivement gagnées par ces personnes. Le passage atteste néanmoins directement que la protection du couple veuve-orphelin appartenait au langage de la légitimité royale longtemps avant la Torah. [1]
Le prologue du recueil de lois d’Ur-NammaNammaDéesse qui demande à Enki de soulager le travail des dieux dans Enki et Ninmah.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication, à la fin du troisième millénaire, reprend cette image : l’orphelin n’est pas soumis au riche, la veuve au puissant, ni celui qui possède moins à celui qui possède davantage. La place de la phrase compte. Elle appartient à un prologue royal précédant les cas juridiques conditionnels, et non à une disposition détaillant la distribution de nourriture ou la manière de déposer plainte. Cette précision ne réduit pas sa valeur ; elle identifie le type de preuve disponible. [2]
Nanshe et Hammurabi : au-delà de la seule parole royale
Un hymne sumérien à la déesse Nanshe propose une autre image. Il la loue pour son souci des veuves et des orphelins, son aide aux pauvres et sa protection des personnes que la traduction moderne appelle réfugiées ou fugitives. C’est un texte religieux et littéraire, ni un registre de secours ni une loi adressée à tous les foyers. Il interdit cependant d’affirmer simplement que le souci de toute personne déplacée n’aurait commencé qu’avec la littérature hébraïque. Inversement, le « réfugié » de cette traduction ne doit pas être assimilé sans examen, sur le plan lexical ou juridique, au *gēr* du Deutéronome. [3]
Vient ensuite la stèle du roi babylonien HammurabiHammurabiRoi de Babylone en Mésopotamie, régnant vers 1792–1750 av. n. è. Un célèbre texte juridique conservé sur une stèle et des copies cunéiformes porte son nom.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication, au XVIIIe siècle avant notre ère. Dans le prologue et l’épilogue, le roi se présente comme celui qui établit la justice afin que le fort ne domine pas le faible et que la personne lésée, dont la veuve ou l’orphelin, puisse obtenir réparation. Entre ces déclarations figurent de nombreuses décisions formulées de manière conditionnelle. Le paragraphe 177, par exemple, encadre le remariage d’une veuve ayant de jeunes enfants : les juges examinent la situation et des dispositions protègent les biens laissés par le premier mari au profit des enfants. Il s’agit d’une règle déterminée de droit familial et patrimonial, non d’une garantie générale de revenus pour toutes les veuves. La stèle ne révèle pas non plus, à elle seule, la manière dont chaque tribunal tranchait les litiges. La vieille traduction anglaise utilisée ici a été recoupée pour son sens général avec la présentation du Louvre et des études ; elle ne tient pas lieu d’édition critique récente de l’ensemble du texte akkadienAkkadienLangue sémitique orientale ancienne, écrite en cunéiforme en Mésopotamie.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication. [4][5]
Des promesses du roi à la conduite de la communauté
Dans Exode 22, les commandements s’adressent aux destinataires de la loi : ne maltraitez pas le *résident étranger*, car les Israélites ont eux-mêmes résidé en Égypte ; n’affligez pas la veuve ni l’enfant privé de père, car leur cri parviendra à YHWHYahwehNom propre divin écrit YHWH dans la Bible hébraïque.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication. Suivent des prescriptions sur le prêt au nécessiteux et le vêtement pris en gage. On trouve ici le souvenir collectif de l’Égypte et un regard divin porté sur la conduite ordinaire, plutôt que la seule célébration de la justice d’un roi. La numérotation des versets varie entre certaines éditions hébraïques et anglaises ; la référence est ici Exode 22,20–26 selon la numérotation hébraïque de l’édition citée. [6]
Il serait pourtant erroné de faire disparaître le roi de ce tableau. Le psaume 72 demande qu’un roi juge équitablement les pauvres et sauve ceux qui n’ont personne pour les secourir. La justice royale demeure donc un idéal de la poésie biblique, tandis que des recueils de lois s’adressent aussi aux membres de la communauté. Ces responsabilités se superposent ; une époque royale n’a pas été remplacée en un jour par une époque « populaire ». [12][17]
Que fait le Deutéronome de cette tradition ?
Deutéronome 10 dit que YHWH rend justice à l’orphelin et à la veuve et aime le *gēr*, auquel il donne nourriture et vêtement. Israël reçoit ensuite l’ordre d’aimer ce résident en se rappelant sa propre condition en Égypte. Le passage ne protège pas seulement le couple ancien : il lui associe une personne dont la place dans la communauté ne repose pas sur une ascendance locale comparable. Dans le résumé d’un chapitre savant — chapitre que nous n’avons pas lu en entier — Mark Glanville estime que la formule stable « étranger, orphelin, veuve » se dessine nettement dans le Deutéronome et renvoie aussi à la faiblesse des réseaux de parenté et de protection. C’est une observation sur une formule textuelle, non l’affirmation que les civilisations antérieures ignoraient le déplacement ou l’entraide. [7][15]
Les prescriptions deviennent concrètes en Deutéronome 24. Il ne faut pas retenir le salaire du travailleur pauvre, qu’il soit compatriote ou résident étranger ; ni fausser le jugement de l’étranger ou de l’orphelin, ni prendre en gage le vêtement de la veuve. Le moissonneur qui oublie une gerbe ne doit pas revenir la chercher ; après avoir battu ses oliviers ou vendangé, il doit laisser le reste à l’étranger, à l’orphelin et à la veuve. Le texte rappelle à plusieurs reprises la servitude en Égypte comme motif de mémoire et d’action. Il s’agit de prescriptions concernant les salaires, la justice, les gages et les récoltes, non d’un simple éloge de la compassion. [8]
Le Deutéronome ajoute deux autres cadres. Selon 14,28–29, la dîme de la troisième année doit rester dans les villes afin que le Lévite, l’étranger résident, l’orphelin et la veuve mangent à satiété ; en 26,12–13, celui qui l’apporte déclare devant YHWH la leur avoir distribuée. Pour les fêtes des Semaines et des Tentes, 16,11 et 14 les invite à partager la joie du foyer, de ses travailleurs et du Lévite. On peut lire ces règles comme une tentative d’inclure les personnes peu protégées dans l’économie locale de la nourriture et des fêtes, sans supposer l’effacement de toutes les différences de statut. Une déclaration prescrite au sujet de la dîme n’est pas un reçu archéologique attestant sa distribution dans chaque village. [9][10][11]
Que disent les textes de l’échec ?
Sans la critique prophétique, il serait facile de confondre la prescription et la réalité. Isaïe 1 appelle à défendre l’orphelin et la veuve, puis accuse les dirigeants de la ville d’accepter des pots-de-vin et de ne pas faire aboutir leurs causes. Dans le discours de Jérémie au Temple, l’avenir de la communauté dépend de la justice et de l’absence d’oppression envers l’étranger, l’orphelin et la veuve. La confiance dans le nom du Temple ne saurait justifier le tort persistant. Ce sont des accusations sociales et religieuses internes aux textes hébreux eux-mêmes. Elles montrent que l’idéal pouvait échouer, sans nous fournir une statistique neutre du nombre de procès effectivement traités. [13][14]
Y a-t-il eu emprunt direct ?
La succession des témoins est claire dans ses limites : Lagash et Ur, l’hymne à Nanshe et le texte d’Hammurabi sont antérieurs au Deutéronome et parlent déjà de justice pour les personnes exposées. La MésopotamieMésopotamieRégion historique associée au Tigre et à l’Euphrate, ayant abrité de nombreuses sociétés et civilisations.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication et le LevantLe LevantLe Levant désigne régionalement les terres de la Méditerranée orientaleGlossaire · Cliquez pour lire l’explication ont été en contact pendant des siècles. L’existence d’une tradition régionale partagée est donc historiquement plausible. Mais aucun document ne montre que l’auteur d’Exode 22 a lu une copie déterminée des réformes d’Urukagina, ni qu’un rédacteur du Deutéronome a tiré la formule « étranger, orphelin, veuve » d’une clause précise de la stèle d’Hammurabi. Les genres diffèrent aussi : inscription royale, hymne, règle familiale, commandement communautaire, protestation prophétique. L’antériorité ne suffit pas à établir une voie d’emprunt. [1][2][3][5][6][15][16]
Une seconde distinction sépare formulation et application. La promesse d’un roi de Lagash ne prouve pas que toutes les veuves ont été protégées. La règle d’Hammurabi n’établit pas que chaque juge a préservé les biens des enfants. Les commandements du Deutéronome ne prouvent pas que chaque cultivateur a laissé une part de sa récolte ou que chaque étranger résident a mangé à satiété. Ces textes montrent d’abord que la justice envers les personnes susceptibles de perdre leur protection est devenue un critère de légitimité du roi, de la divinité et de la communauté. Ils expriment ensuite des règles, des accusations et des espérances différentes. [1][2][5][8][9][13]
Ce que la comparaison laisse voir
La Torah n’a pas inventé la veuve et l’orphelin comme épreuve de justice : des textes mésopotamiens conservés attestent ce langage plus tôt. Elle n’a pas non plus simplement répété un vieux slogan royal. Elle inscrit la protection de l’étranger résident, de l’orphelin et de la veuve dans des règles sur les salaires, les champs, les dîmes et les fêtes, en les reliant au souvenir de l’Égypte et à la relation de la communauté avec YHWH. En même temps, poésie royale et prophètes continuent de juger les gouvernants à l’aune de ce même idéal. Le changement concerne le lieu d’où vient l’exigence, sa justification et les actes qu’elle demande. Il ne correspond ni à une rupture complète ni à la copie d’un monument plus ancien. [6][7][8][9][10][11][12][13][14]
L’histoire permet ici de reconnaître des ressemblances réelles et des différences réelles. Une vieille question demandait si les puissants protégeraient ceux qui n’avaient pas de foyer puissant. Une autre demande aussi ce que chaque moissonneur laissera, ce que déclarera celui qui apporte la dîme et qui prendra place au repas de fête. Pour savoir ce qui se passait effectivement dans les champs et les tribunaux, il faut cependant des traces de la vie des gens, au-delà des promesses et des prescriptions.
Références et notes
- Édition composite CDLI des réformes d’Urukagina, lignes 303–318 ; non tous les témoins RIME 1.09.09.01, Urukagina reforms composite, lines 303–318 Revenir au texte ↑
- Édition composite CDLI des lois d’Ur-Namma, prologue, lignes 150–181 RIME 3/2.01.01.20, Laws of Ur-Namma composite, prologue lines 162–171 Revenir au texte ↑
- Projet ETCSL d’Oxford, Hymne à Nanshe, lignes 1–46 et 163–192 ; traduction/édition, sans nouvelle collation ETCSL, Hymn to Nanshe (Nanshe A), lines 20–31, 163–192; bibliography https://etcsl.orinst.ox.ac.uk/section4/b4141.htm Revenir au texte ↑
- Louvre, stèle d’Hammurabi ; courte présentation muséale lue entièrement Louvre museum essay on the Hammurabi stela Revenir au texte ↑
- Recueil d’Hammurabi : prologue, §177, épilogue dans l’ancienne traduction L. W. King ; non une édition récente de l’ensemble Hammurabi law collection, L. W. King translation, prologue, §177, epilogue Revenir au texte ↑
- Exode 22,20–26 selon la numérotation hébraïque, hébreu et JPS Exodus 22:20–26 in Hebrew and JPS 1917 translation; Hebrew verse numbering Revenir au texte ↑
- Deutéronome 10,17–19, hébreu et JPS Deuteronomy 10:17–19, Hebrew/JPS Revenir au texte ↑
- Deutéronome 24,14–22, hébreu et JPS Deuteronomy 24:14–22, Hebrew/JPS Revenir au texte ↑
- Deutéronome 14,27–29, dîme de la troisième année Deuteronomy 14:27–29, Hebrew/JPS Revenir au texte ↑
- Deutéronome 26,11–15, déclaration de distribution de la dîme Deuteronomy 26:11–15, Hebrew/JPS Revenir au texte ↑
- Deutéronome 16,9–17, participation aux fêtes des Semaines et des Tentes Deuteronomy 16:9–17, Hebrew/JPS Revenir au texte ↑
- Psaume 72,1–14, justice royale dans la poésie Psalm 72:1–14, Hebrew/JPS Revenir au texte ↑
- Isaïe 1,17 et 23 ; bref chapitre lu en entier Isaiah 1:17, 23, Hebrew/JPS Revenir au texte ↑
- Jérémie 7,1–15, surtout 5–11 Jeremiah 7:1–15, Hebrew/JPS Revenir au texte ↑
- Mark Glanville, chapitre « Stranger, Fatherless, and Widow » ; résumé et notice seuls, non le chapitre entier Mark R. Glanville, The Stranger, Fatherless, and Widow in Deuteronomy, Oxford Handbook of Deuteronomy, 2020, pp. 233–251 Revenir au texte ↑
- Article de TheTorah.com sur veuve et orphelin ; sections comparatives principales, non toutes les notes TheTorah.com, You Shall Not Ill-Treat Any Widow or Orphan, 2023/2026 Revenir au texte ↑
- Dylan R. Johnson sur la sagesse judiciaire ; sections choisies, non l’article entier Dylan R. Johnson, The Woman from Tekoa and Judicial Wisdom, 2023 Revenir au texte ↑
- Étude sur les orphelins de la Méditerranée antique ; sections 2 et 3.1–3.2, non tout l’article Academic article, Orphans in Mediterranean Antiquity and Early Christianity, sections 2 and 3.1–3.2 Revenir au texte ↑
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IL Archive, «La veuve, l’orphelin et l’étranger résident : la Torah a-t-elle hérité d’un langage mésopotamien de la justice ?», Édition 1, https://ilarchive.com/fr/studies/widow-orphan-and-stranger