Étude

Dilmun et Éden : le « paradis sumérien » est-il à l’origine du jardin de la Genèse ?

Une étude approfondie d’un sujet, accompagnée de preuves et de références.

Région
Le Proche-Orient

Comparaison d’Enki et Ninhursaga avec Genèse 2–3 : eau, plantes, Ninti et la côte, nom de l’Éden, Dilmun historique et limites de l’hypothèse d’un emprunt.

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Illustration conceptuelle moderne réunissant quai évoquant Dilmun, eau douce et jardin pour présenter la comparaison ; ni reconstitution archéologique ni localisation de l’Éden. © IL Archive, CC0
Illustration conceptuelle moderne réunissant quai évoquant Dilmun, eau douce et jardin pour présenter la comparaison ; ni reconstitution archéologique ni localisation de l’Éden. © IL Archive, CC0Illustration conceptuelle moderne : IL Archive / CC0 · CC0

Texte

Le rapprochement est séduisant. Un ancien poème sumérien décrit un pays où le lion ne saisit pas sa proie et où les personnes âgées ne se plaignent pas de leur vieillesse. Un dieu lui procure de l’eau douce, puis mange des plantes qui lui attirent des ennuis. La Genèse décrit un jardin irrigué, un acte de manger qui change la condition humaine et une femme dont l’histoire touche à la côte ou au côté d’un homme et à la vie. Depuis la découverte du poème cunéiformeÉcriture cunéiformeÉcriture à signes en forme de coins, issue des traditions de notation mésopotamiennes et utilisée pour plusieurs langues dès le IIIe millénaire avant notre ère.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication, on appelle parfois DilmunDilmun : pays du Golfe et lieu littéraireAncienne région commerciale du Golfe liée archéologiquement à Bahreïn et cadre littéraire sumérien dont les scènes mythiques ne sont pas toutes des descriptions historiques.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication « le jardin d’ÉdenÉden : le lieu du jardin de la GenèseLieu où est planté le jardin de Genèse 2–3 ; le récit décrit fleuves, arbres et épreuve humaine, sans localisation archéologique ni étymologie définitivement établies.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication sumérien ». Mais cette formule répond à la question historique avant que les textes aient été lus dans leur ensemble. Que raconte chacun d’eux, et quelques images communes démontrent-elles que l’un a copié l’autre ? [1][2][4][5]

Dilmun dans le poème sumérien

« EnkiEnkiDivinité mésopotamienne liée aux eaux douces profondes, à la sagesse et à Eridu, appelée Ea dans la tradition akkadienne. La première mention écrite conservée ne date pas l’origine du culte et n’identifie pas le dieu de l’Eridu obéidienne.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication et Ninhursaga » s’ouvre sur un éloge de Dilmun, qualifié de vierge et pur ou de splendide selon la lecture des termes dans les traductions récentes. Certaines prédations animales, maladies et plaintes liées à la vieillesse en sont absentes. Pourtant, ce n’est pas la fin de la scène initiale : on n’y entend pas non plus de chant de joie ni les activités ordinaires d’une ville. Ninsikila dit à Enki que l’endroit manque d’eau et que ses canaux sont vides. Alors l’eau douce paraît, les puits saumâtres deviennent doux, les champs produisent et Dilmun se transforme en lieu de quais et de commerce. Les chercheurs divergent donc sur l’ouverture : paradis vivant et achevé, ou pays en sommeil dont la vie doit encore commencer ? Dina Katz et Keith Dickson privilégient la seconde lecture. Markham Geller estime néanmoins possible de comparer Dilmun à un lieu idéal et lointain si « paradis » est employé dans un sens large, tout en reconnaissant que Dilmun n’est ni le séjour des morts ni une réplique de l’Éden. [1][2][4][5][6]

Dilmun n’est pas seulement un nom imaginaire. Documents et vestiges attestent aussi un centre commercial historique du Golfe ; Qal’at al-Bahreïn est associé à son ancien centre. Toutefois, employer le nom d’un pays réel dans un poème ne transforme pas chaque événement mythique en description archéologique du pays. Surtout, situer la Dilmun historique dans la région de Bahreïn ne situe pas l’Éden biblique : il s’agit de noms appartenant à deux textes différents, chacun posant son propre problème géographique. [1][7]

Le poème nous est parvenu dans des témoins cunéiformes de l’époque paléo-babylonienne, dont une copie d’Ur datée du règne de Rim-Sîn Ier, vers 1800 av. n. è. C’est la date d’un témoin conservé, non celle, garantie, de la composition de chaque partie du récit. Des chercheurs ont proposé que l’épisode initial de Dilmun et le récit ultérieur d’Enki, des plantes et du corps ne formaient pas à l’origine une intrigue simple et unifiée. Les copies diffèrent également ; celle d’Ur comporte un catalogue commercial développé. La comparaison doit garder à l’esprit l’écart entre l’œuvre que nous lisons, ses copies et son histoire antérieure. [2][4]

Que se passe-t-il après l’eau et les plantes ?

Le poème traverse une série de naissances et de relations divines, suivie de la croissance de huit plantes. Enki demande leurs noms ; son serviteur les lui apporte et il les mange. Le texte situe cet acte dans la connaissance de leur nature et la fixation de leurs destins. Ninhursaga se fâche et lui retire son regard qui donne la vie : Enki tombe malade. On ramène la déesse ; elle lui demande quelles parties du corps le font souffrir. À chaque organe répond la naissance d’une divinité dont le nom joue avec le terme correspondant, jusqu’à la guérison d’Enki. Malgré des détails endommagés qui se prêtent à plusieurs lectures, cet épisode possède sa logique propre de fertilité, de nomination et de corps. [1][2][5]

Avant qu’il mange les plantes, le poème ne formule aucun ordre explicite interdisant à un être humain de manger d’un arbre particulier. On n’y trouve ni serpent parlant à un premier couple humain, ni humain expulsé de Dilmun pour avoir enfreint un tel ordre. C’est le dieu Enki qui mange, non Adam et Ève ; la conséquence est la maladie suivie de la guérison, non l’exclusion d’un arbre de vieArbre de vie dans la GenèseArbre distinct de celui de la connaissance dans Genèse 2–3 ; après que l’on a mangé de l’autre arbre, son chemin est gardé afin que l’humain n’en mange pas et ne vive pas à jamais.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication gardé. La séquence générale « plante, ingestion, conséquence » mérite la comparaison, mais ne suffit pas à prouver une copie de l’intrigue de la Genèse. [1][2][3][5]

Ce qui distingue l’Éden

Dans Genèse 2, YHWHYahwehNom propre divin écrit YHWH dans la Bible hébraïque.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication Dieu plante un jardin en Éden et y place l’humain pour le cultiver et le garder. Cette tâche précède la désobéissance : le texte ne dit donc pas que tout travail naît après l’acte de manger. Un fleuve arrose le jardin puis se divise en quatre branches ; deux sont identifiées au Tigre et à l’Euphrate. Dieu autorise les fruits des arbres du jardin, mais interdit celui de la connaissance du bien et du mal. Dans Genèse 3, le serpent parle à la femme, les humains mangent, et leur connaissance comme leur situation changent. Les jugements qui suivent décrivent la peine liée à la terre et à l’enfantement ; à la fin, l’accès à l’arbre de vie leur est fermé. Au centre de cette suite d’événements se trouvent le rapport humain à un commandement divin et les limites de la connaissance et de la vie, non la fondation d’un port marchand ni l’attribution de domaines à des divinités. [3][9]

Les fleuves de l’Éden ne donnent pas des coordonnées archéologiques reconnues de tous. Le Tigre et l’Euphrate placent la MésopotamieMésopotamieRégion historique associée au Tigre et à l’Euphrate, ayant abrité de nombreuses sociétés et civilisations.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication dans l’horizon géographique du récit, mais ni l’identité des quatre cours d’eau ni celle de leur source commune ne sont fixées sur une carte acceptée. La Genèse ne fournit donc aucune adresse situant le jardin à Bahreïn. [3][8]

La « côte » et Ninti : comparer deux langues

Le parallèle le plus célèbre apparaît près de la fin du poème sumérien. Ninhursaga demande à Enki ce qui le fait souffrir ; lorsqu’il nomme ses côtes, *ti* en sumérien, naît la déesse Ninti. Le jeu de mots sumérien permet d’évoquer à la fois une « Dame de la côte » et une « Dame de la vie ». La lecture de Pascal Attinger montre qu’il s’agit d’une série entière de rapprochements sonores entre organes et noms divins ; à la fin, le nom de Ninti est aussi rapproché des mois. Elle est l’une de huit divinitésLes Huit dans les traditions égyptiennes de créationLes Huit sont quatre couples divins décrivant les conditions précédant le monde organiséGlossaire · Cliquez pour lire l’explication d’une scène de guérison, non une unique femme humaine fabriquée à partir de la côte du premier homme. [1][2][5]

Dans Genèse 2, la femme est construite à partir de la *ṣēlāʿ* d’Adam, terme traduit par « côte » ou « côté ». Dans Genèse 3, elle reçoit le nom d’Ève parce que le texte la présente comme la mère de tous les vivants. « Côte » et « vie » rendent la comparaison sérieuse, puisqu’elle réunit deux images singulières ; elles ne constituent toutefois pas une chaîne de traduction documentée. Le jeu sur *ti* fonctionne en sumérien, tandis que les mots hébreux désignant la côte ou le côté et Ève ne produisent pas le même jeu. Les personnages et leurs fonctions narratives diffèrent eux aussi. On peut rechercher une influence issue de traditions régionales plus larges ; appeler Ninti « l’Ève originale » efface cependant plus de données qu’il n’en explique. [2][3][5]

Le nom « Éden » vient-il du sumérien *edin* ?

En sumérien, *edin* désigne la steppe ou la plaine, et sa ressemblance avec le nom hébreuHébreuLangue sémitique du Nord-Ouest appartenant au groupe cananéen, avec des formes anciennes et modernes.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication de l’Éden intrigue depuis longtemps. Une étymologie ne se démontre pas parce que deux transcriptions latines se ressemblent. Le nom hébreu commence par la consonne ʿayin ; la forme sumérienne n’explique pas à elle seule sa présence. Alan Millard observe en outre que l’akkadienAkkadienLangue sémitique orientale ancienne, écrite en cunéiforme en Mésopotamie.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication *edinu*, proposé comme intermédiaire, n’est attesté que dans une liste lexicale, et non comme un mot ordinaire abondamment utilisé dans les textes akkadiens. Il examine une autre possibilité : une racine sémitique occidentale ʿdn associée à l’abondance ou aux délices et appuyée par un témoin araméenAraméenEnsemble de variétés linguistiques sémitiques du Nord-Ouest, présentes depuis longtemps au Proche-Orient.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication ancien. Millard la préfère, tout en précisant qu’aucune des deux étymologies n’est définitivement établie. [8]

Il existe donc un vrai problème linguistique, non la preuve toute faite que le nom biblique provient du mot sumérien pour la steppe. Et le sumérien *edin* n’est pas simplement un autre nom de Dilmun dans le poème examiné ici. Confondre *edin*, Dilmun et Éden, c’est fusionner sans démonstration trois choses distinctes : un nom communNom communMot désignant une catégorie, comme « dieu », plutôt qu’un individu déterminé.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication, un pays historique et littéraire, et un toponyme biblique. [1][3][8]

Quel lien les sources permettent-elles de défendre ?

Les témoins cunéiformes conservés du poème sont plus anciens que les manuscrits bibliques disponibles. L’antériorité d’une copie ne révèle pas à quelle date chaque tradition orale ou littéraire s’est formée. La date de composition du récit de l’Éden est elle-même débattue. Walter Bührer le situe avant la matière sacerdotale de la Genèse, tandis que d’autres spécialistes proposent une datation plus tardive. Il est raisonnable d’étudier comment des images littéraires ont pu circuler entre la Mésopotamie et le LevantLe LevantLe Levant désigne régionalement les terres de la Méditerranée orientaleGlossaire · Cliquez pour lire l’explication durant des siècles de contacts, par écrit ou oralement. Cette possibilité ne prouve pas que l’auteur de Genèse 2–3 ait lu la version d’« Enki et Ninhursaga » que nous connaissons. [2][4][10][11]

Tryggve Mettinger propose une distinction utile : plusieurs textes de l’ancien Proche-Orient peuvent partager des thèmes de sagesse, d’immortalité ou de plantes sans qu’une œuvre antérieure reproduise assez longuement l’intrigue de l’Éden pour en devenir le modèle littéraire direct identifiable. Cette appréciation s’appuie ici sur la présentation et les débuts de chapitres accessibles de son livre, et non sur une prétendue lecture de l’ensemble du volume. Plus précisément, Katz et Dickson remettent l’eau, le commerce, le corps et la nomination au cœur du poème sumérien, dont la finalité narrative apparaît différente de l’épreuve humaine dans la Genèse. [4][5][9]

On peut établir de vrais rapprochements thématiques, le double rôle historique et littéraire de Dilmun et le jeu de mots sumérien associant Ninti à la « côte » et à la « vie ». L’emprunt direct, la dérivation d’« Éden » à partir d’*edin* et la localisation du jardin à Bahreïn restent non démontrés. Cette conclusion ne nie pas tous les contacts culturels et ne transforme pas non plus chaque similitude en filiation. Elle pose la question historique au niveau qui convient : comment les images anciennes circulent-elles entre les textes, et quand pouvons-nous réellement suivre leur trajet ? [1][2][3][4][5][8][9]

Références et notes

  1. ETCSL, Oxford, Enki et Ninhursaga 1.1.1, lignes 1–281 ; traduction composite entière, avec lecture attentive du début, des plantes et de la fin. Oxford ETCSL c.1.1.1, Enki and Ninhursanga, translation, lines 1–281 Revenir au texte ↑
  2. Pascal Attinger, Enki et Ninḫursaĝa (2011, actualisé en 2015), traduction française et témoins ; surtout p. 1–3, 5, 9–12, sans lecture continue de toutes les notes. Pascal Attinger, 'Enki et Ninḫursaĝa (1.1.1),' 2011, updated 2015; translation and philological notes, 12 pp. Revenir au texte ↑
  3. Genèse 2–3, texte hébreu et traduction JPS 1917 lus puis affichage commun NRSVUE contrôlé ; les deux chapitres, sans collation de manuscrits. Genesis 2–3, NRSVUE English display, compared with Hebrew and JPS 1917 in D02–D03 Revenir au texte ↑
  4. Dina Katz, Enki and Ninhursaga, Part One: The Story of Dilmun (2007), introduction et pages choisies sur Dilmun, l’eau et le commerce ; non l’article entier. Dina Katz, 'Enki and Ninhursaga, Part One: The Story of Dilmun,' Bibliotheca Orientalis 64 (2007), pp. 567–590 Revenir au texte ↑
  5. Keith Dickson, Enki and Ninhursag: The Trickster in Paradise (2007), synopsis, comparaison avec l’Éden et fin ; extraits choisis, sans lecture intégrale continue. Keith Dickson, 'Enki and Ninhursag: The Trickster in Paradise,' Journal of Near Eastern Studies 66/1 (2007), pp. 1–32; author-uploaded full-text transcription Revenir au texte ↑
  6. M. J. Geller, Sumerian Paradise Lost, p. 1–3 seulement sur Dilmun et l’Éden ; le reste sur la géographie de l’au-delà n’a pas été lu ici. M. J. Geller, 'Sumerian Paradise Lost,' UCL repository, pp. 1–3 Revenir au texte ↑
  7. UNESCO, Qal’at al-Bahreïn, description et valeur universelle exceptionnelle sur le centre de Dilmun, son occupation et son commerce ; non le dossier de fouilles entier. UNESCO World Heritage Centre, Qal'at al-Bahrain, description and Outstanding Universal Value Revenir au texte ↑
  8. A. R. Millard, The Etymology of Eden (1984), argument p. 103–105 dans une OCR défectueuse, contrôlé par la note publique de Richard Hess ; scan de l’éditeur inaccessible. A. R. Millard, 'The Etymology of Eden,' Vetus Testamentum 34/1 (1984), pp. 103–106; DOI https://doi.org/10.2307/1518211; online OCR reproduction linked here Revenir au texte ↑
  9. Tryggve N. D. Mettinger, The Eden Narrative (2007), présentation de l’éditeur et début du chapitre 6 seulement ; livre non lu intégralement. Tryggve N. D. Mettinger, The Eden Narrative (2007), publisher description and displayed chapter introductions, especially ch. 6 Revenir au texte ↑
  10. Walter Bührer, The Relative Dating of the Eden Narrative (2015), résumé de l’éditeur seulement ; article entier non lu. Walter Bührer, 'The Relative Dating of the Eden Narrative Gen *2-3,' Vetus Testamentum 65/3 (2015), pp. 365–376 Revenir au texte ↑
  11. David M. Carr, The Emergence of Scribal Education in Ancient Israel (2019), résumé de l’éditeur sur l’enseignement cunéiforme au Levant méridional seulement ; chapitre non lu. David M. Carr, The Finger of the Scribe, chapter 'The Emergence of Scribal Education in Ancient Israel' (2019), publisher abstract Revenir au texte ↑

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IL Archive, «Dilmun et Éden : le « paradis sumérien » est-il à l’origine du jardin de la Genèse ?», Édition 1, https://ilarchive.com/fr/studies/dilmun-and-eden