Étude
Du Dieu corporel des textes anciens à la transcendance philosophique
Une étude approfondie d’un sujet, accompagnée de preuves et de références.
De la Genèse et l’Exode à Philon, Maïmonide, Augustin, Thomas, Avicenne et au kalām : évolution des lectures du corps et de l’émotion, doctrines distinctes et diversité des écoles.
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Texte
Deux langages pour le même Dieu
Les récits bibliques décrivent un Dieu qui marche et descend, possède une face, une main et un dos, se met en colère et fait miséricorde. La théologie philosophique classique nie que l’essenceOusia — essenceTerme grec d’essence ou de nature, dont les usages changent selon les auteurs.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication divine soit corporelle ou changeante ; certains penseurs excluent aussi toute composition. La distance est considérable, mais elle ne correspond pas à une transition unique entre deux doctrines homogènes. Les Écritures portent plusieurs voix, et les écoles ultérieures divergent dans leur lecture. [1] [3] [15] [16]
L’histoire interroge les changements des règles d’interprétation, sans décider quelle conception révèle la réalité ultime de Dieu. Les textes demeurent, tandis que les rapports entre récit, vision et démonstration se reconstruisent. « La face de Dieu » et « le premier principe » peuvent ainsi désigner le même Dieu, sans autoriser les mêmes images ni les mêmes inférences.
Le corps dans les mondes divins anciens
Dans le Proche-Orient ancienProche-Orient ancienCadre historique et géographique comprenant la Mésopotamie, le Levant et des sociétés anciennes voisines.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication, une forme divine ne contredit pas nécessairement la divinité. Récits et objets montrent des dieux parlant, siégeant, combattant et engendrant, notamment ElEl à OugaritDivinité des traditions sémitiques occidentales, notamment à la tête de la famille divine dans les textes d’Ougarit.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication et BaalBaalDieu de l’orage et protagoniste du Cycle de Baal à Ougarit ; royauté active tandis qu’El garde son importance et autorise le palais.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication dans les traditions levantines. Images et temples participent à leur présence, sans que la représentation suffise à définir leur rapport à celle-ci. [7] [38]
Benjamin Sommer propose que certaines traditions mésopotamiennes et cananéennes conçoivent une identité divine dépassant les limites d’un seul corps, avec plusieurs manifestations. Ce modèle aide à ne pas projeter partout notre conception d’un corps fermé. La photographie ci-dessous représente Baal ; elle ne prouve ni l’apparence de YHWHYahwehNom propre divin écrit YHWH dans la Bible hébraïque.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication ni une doctrine corporelle commune à tous les auteurs bibliques. [7]
Marcher et descendre avant la métaphysique
Genèse 3:8 décrit les humains entendant YHWHYahwehNom propre divin écrit YHWH dans la Bible hébraïque.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication Dieu marcher dans le jardin ; en Genèse 11:5, YHWH descend examiner la ville et la tour. Le texte hébreuHébreuLangue sémitique du Nord-Ouest appartenant au groupe cananéen, avec des formes anciennes et modernes.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication construit un mouvement et un lieu. Une lecture ultérieure peut les interpréter figurativement, mais ne tranche pas l’imagination du premier auteur. [1]
Sommer défend l’existence de conceptions réellement corporelles dans certaines parties de la Bible hébraïque. Il s’agit de sa thèse, non d’un consensus concernant chaque verset. Le choix ne se réduit pas à tout prendre littéralement ou métaphoriquement : le contexte littéraire et la diversité des traditions déterminent la valeur du témoignage. [6]
Pieds, face et dos dans une scène
En Exode 24:9–11, MoïseMoïseFigure centrale de l’Exode, des traditions de la Torah et du Coran ; les récits d’enfance diffèrent.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication, Aaron et leurs compagnons voient le Dieu d’Israël ; sous ses pieds apparaît une sorte de pavement de saphir et la clarté du ciel. En Exode 33:18–23, Moïse demande à voir la gloire, est protégé par une main lors du passage et voit le dos plutôt que la face. [2] [3]
Ces scènes diffèrent d’une « main » isolée signifiant la puissance : elles associent forme, position, dissimulation et mouvement. Elles n’expliquent cependant pas l’essence divine dans le vocabulaire philosophique. Brittany Wilson souligne que les théophanies bibliques compliquent la séparation entre matérialité et immatérialité. Cette démarche contemporaine doit rester distincte du témoignage textuel. [8]
Trône et vision
Isaïe 6:1–3 présente le SeigneurRabbTitre de seigneurie, propriété ou sollicitude selon le contexte ; appliqué à Dieu.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication sur un trône, son vêtement remplissant le temple, entouré de séraphinsSéraphinsÊtres à six ailes dans la vision du trône d’Isaïe 6, associés à la louange et à la purification ; pas automatiquement chérubins ou tous les anges.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication. Le récit situe la vision dans l’année de la mort d’Ozias ; ce cadre ne prouve pas indépendamment la date de rédaction de chaque mot. La cour célesteConseil divinReprésentation d’êtres divins formant une assemblée dotée d’une autorité et de rôles distincts.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication est visible, sans constituer une définition métaphysique. [4]
Ézéchiel 1:26–28 multiplie les qualifications : ressemblance, apparence et gloire, avec une apparence humaine au-dessus d’une sorte de trône. Elles maintiennent une distance entre la vision et son objet. Elles n’effacent ni son caractère visible ni la nécessité de ne pas transformer directement le récit en théorie complète du corps de Dieu. [5]
Une description humaine n’implique pas toujours un corps
L’anthropomorphisme divinAnthropomorphisme divinDescription corporelle ou affective humaine de Dieu ; non preuve suffisante de corporéité.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication comprend mains, yeux et face, mais aussi colère et tristesse. Une main peut signifier puissance, une face présence, dans l’usage ordinaire. Chaque organe mentionné ne prouve donc pas indépendamment une forme matérielle. [8]
Cependant, une métaphore locale ne démontre pas que toute scène était figurative dès l’origine. Il faut distinguer expression, scène et inférence ontologique. L’historien étudie les possibilités offertes par le contexte ; la lecture doctrinale peut partir de l’incorporéitéIncorporéité divineNégation d’un corps divin matériel ; distincte de l’interdit d’image et de la simplicité.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication pour réinterpréter le langage. [6]
Interdire l’image ne prouve pas l’incorporéité
En Deutéronome 4:12–19, Israël entend une voix sans voir de forme ; le texte interdit les représentations humaines, animales et astrales. L’aniconismeAniconismeÉvitement des images divines dans une pratique ou tradition ; ne se déduit pas d’un objet non identifié.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication concerne le culte et la représentation ; l’incorporéité concerne l’essence divine. La seconde ne découle pas de la première seule. [9]
Premier Rois 8:27 apporte un autre fil : même les cieux ne contiennent pas Dieu, encore moins la maison construite. La présence dépasse le sanctuaire. Les Écritures possèdent donc des ressources de transcendance antérieures à la théologie philosophique, sans que l’absence de confinement et l’interdit d’image constituent automatiquement simplicité ou impossibilité de toute forme. [10]
Regret et renoncement dans le récit
Genèse 6:6 présente YHWH regrettant la création humaine et s’affligeant. Exode 32:14 décrit son renoncement à la punition annoncée ; Jonas 3:10 relie ce renoncement au repentir de NiniveNinive et KuyunjikNinive est une ville assyrienne ancienne près de Mossoul, au nord de l’Irak ; Kuyunjik est l’un de ses tells archéologiquesGlossaire · Cliquez pour lire l’explication. La relation à l’histoire et la réponse appartiennent à ces récits. [11]
Le « regret » ne doit être automatiquement réduit ni à une erreur cognitive humaine ni effacé par une traduction imposant une doctrine philosophique. L’historien examine le fonctionnement de cette réponse dans chaque contexte. Situer ensuite le changement dans les effets plutôt que dans l’essence constitue une solution interprétative distincte de la formulation narrative.
Constance de la promesse et essence immuable
Premier Samuel 15 associe le regret d’avoir établi Saül roi, aux versets 11 et 35, et la négation d’un Dieu humain susceptible de regretter, au verset 29. Celle-ci concerne dans son contexte la fermeté du rejet de Saül. La tension appartient au chapitre, mais les fonctions différentes des affirmations empêchent une équation simple. [12]
La constance d’un jugement ou d’une promesse n’est pas une doctrine excluant tout changement intrinsèque. Immutabilité et impassibilité exigent également des définitions et arguments distincts. La théologie cherche parfois à unir réponse réelle et volonté stable, sans recevoir d’une affirmation de constance toutes les conclusions métaphysiques ultérieures. [16]
Quand la question porte sur l’être
Dans la République, PlatonPlatonPhilosophe grec ; l’artisan du Timée diffère des conceptions religieuses ultérieures.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication demande comment un dieu parfait pourrait changer : vers le mieux malgré sa perfection, ou vers le pire ? Dans la Métaphysique, AristoteAristotePhilosophe grec dont les concepts d’acte, d’âme et de mouvement furent réinterprétés religieusement.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication relie le premier principe à l’acte et au mouvement sans moteur supplémentaire. La question passe de la scène aux conditions de perfection et de causalité. [13] [14]
Ces arguments ne constituent pas un monothéismeMonothéismeCroyance en un Dieu unique, seul être divin, plutôt qu’en un dieu supérieur parmi plusieurs.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication biblique prêt à l’emploi. Platon examine les dieux dans un débat éducatif et poétique ; Aristote considère plusieurs moteurs célestes. Le néoplatonismeNéoplatonismeNom moderne des traditions platoniciennes tardives associées à Plotin, après Philon.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication désigne des courants ultérieurs distincts du moyen platonisme et de l’aristotélisme. Les traditions religieuses reprennent des outils et en modifient les fonctions. [37]
Trois doctrines distinctes
L’incorporéité divineIncorporéité divineNégation d’un corps divin matériel ; distincte de l’interdit d’image et de la simplicité.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication exclut un corps matériel avec organes et dimensions. L’immutabilité divineImmutabilité divineQuestion du changement divin, distincte de la fidélité et de l’impassibilité.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication forte exclut les transitions entre états intrinsèques. La simplicité divineSimplicité divineNon-composition métaphysique, distincte de la croyance en un seul Dieu.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication nie la composition, parfois jusqu’aux distinctions entre essence et attributs ou essence et existence. Elle ne signifie pas facilité de compréhension. [15] [16]
Un accord sur l’incorporéité peut coexister avec des divergences sur les attributs, le temps et les passions. Même les arguments reliant les trois doctrines exigent des prémisses sur l’acte, la perfection et la dépendance. Tout ne découle pas de « Dieu est un », et les trois religions n’ont pas adopté une position uniforme.
Philon : conserver la Torah, modifier la lecture
Philon d’AlexandriePhilon d’AlexandrieExégète juif écrivant en grec au début de l’époque romaine, avec des outils philosophiques.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication vit approximativement de la fin du Ier siècle avant notre ère au milieu du Ier siècle de notre ère, dans un milieu judéo-grec sous Rome. Lisant la TorahTorah / PentateuqueGenèse, Exode, Lévitique, Nombres et Deutéronome : corpus mosaïque à l’histoire rédactionnelle. Torah peut aussi désigner un enseignement ou une loi plus larges.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication grecque associée à la SeptanteSeptanteDésignation traditionnelle des traductions grecques anciennes des Écritures juives, dont les lectures diffèrent parfois du texte hébreu massorétique.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication, il unit son autorité aux outils philosophiques et exégétiques. Le qualifier de néoplatonicien au sens historique ultérieur serait anachronique. [18] [37]
Dans De l’immutabilité de Dieu, il rejette l’attribution d’organes et de passions humaines à Dieu et explique les formulations par leur fonction éducative : conduire les lecteurs à la vertu. L’Écriture n’est pas abandonnée comme erronée ; son langage pédagogique se distingue d’une description précise de la nature divine. [17]
Parler de ce qui dépasse notre langage
Dire que l’Écriture parle aux humains dans leur langue ouvre une question : que connaissons-nous de Dieu après avoir écarté les sens sensibles ? La théologie négativeThéologie négativeDiscours sur Dieu par négation des limites, sans prétention à saisir l’essence.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication exclut des limites : pas de corps, pas de confinement temporel ou spatial. Elle ne fournit pas nécessairement une définition positive de l’essence. [19]
Cela diffère d’interpréter la main comme puissance ou le trône comme royauté : on attribue alors un sens figuré au lieu de simplement nier. Ces méthodes coexistent sans se confondre. PhilonPhilon d’AlexandrieAuteur juif alexandrin du Ier siècle de n. è. Dans la Vie de Moïse, il présente la traduction comme inspirée ; aucune chambre individuelle explicite dans le passage.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication conserve le langage pédagogique ; MaïmonideMoïse MaïmonidePenseur juif médiéval ; Guide en judéo-arabe et discussion du corps et des attributs.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication soumettra les mots et les prédicats de l’essence à une analyse plus stricte. [17] [19]
Maïmonide et l’analyse des mots
Au XIIe siècle, Moïse MaïmonideMoïse MaïmonidePenseur juif médiéval ; Guide en judéo-arabe et discussion du corps et des attributs.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication consacre une large part du début du Guide des égarés aux mots image, face, siège, station et descente. Il distingue d’abord la forme corporelle de ce qui peut indiquer la nature d’une chose. Le texte demeure, mais son vocabulaire d’interprétation change. [19]
Il ne se contente pas d’atténuer l’image d’un humain céleste : il rejette la corporéité comme erreur doctrinale. Sa critique des lecteurs pour qui un corps est nécessaire à l’existence montre que l’incorporéité n’allait pas de soi. [19]
Les attributs négatifs n’abolissent pas le culte
Dans le Guide I.58, Maïmonide distingue les descriptions positives de l’essence des négations de ce qui lui est inadéquat. Dire que Dieu n’est pas un corps écarte une erreur sans représenter son essence. Les actions et les rapports aux créatures restent un autre champ du discours. [19]
Cette méthode limite la compréhension sans nécessairement transformer Dieu en idée sans relation humaine. Elle cherche à préserver prière, création et providence sans faire de l’essence une copie du psychisme et du corps humains. Les traditions divergent sur ce qui peut encore être affirmé après ces négations.
L’histoire juive n’a pas une seule voix
La philosophie de Maïmonide ne représente pas tout le judaïsme, pas plus qu’une scène biblique ne représente tous les auteurs. Sommer distingue des modèles de présence dans les couches scripturaires, sans assimiler automatiquement le refus de manifestations multiples à la négation d’un corps. [20]
Les visions d’Isaïe et d’Ézéchiel, avec les lecteurs critiqués par Maïmonide, suffisent à montrer que l’abstraction n’élimine pas simplement la forme. La persistance du trône et de la gloire exige d’étudier la fonction des visions et de leur lecture ; elle n’autorise pas à réunir toutes ces images dans une doctrine corporelle unique. [4] [5] [19]
Christianisme et incarnation
L’incarnationIncarnation chrétienneLe Verbe devenu chair ; distinct de tout corps divin ou manifestation sensible.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication complique l’histoire : Jean 1:14 dit que le Verbe devient chair. L’histoire chrétienne ne se décrit donc pas comme un retrait continu du corps. La question devient comment affirmer l’incarnation réelle du Fils sans attribuer un corps limité à la nature divine. [21]
Dans une lecture contemporaine de Luc–Actes, Brittany Wilson défend une présence divine visible et corporelle, au lieu de présupposer l’incorporéité dans tout le Nouveau Testament. C’est une thèse sur des textes précis, non un accord général. Il faut aussi distinguer manifestation sensible, corps divin et incarnation du Verbe dans la théologie ultérieure. [22]
Tertullien et Origène : divergences anciennes
Dans Contre Praxéas 7, TertullienTertullienAuteur chrétien latin de la fin du IIe et du début du IIIe siècle, au lexique propre du corps et de l’esprit.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication emploie un langage corporel même pour l’esprit divin, corps de son genre propre, corpus sui generis. Cela n’implique pas nécessairement une chair humaine, mais diffère du vocabulaire de l’incorporéité dominant ultérieurement. [23]
OrigèneOrigèneExégète chrétien des IIe–IIIe siècles ; les Principes conservés défendent l’incorporéité divine.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication, dans le texte conservé des Principes I.1, nie corps et grandeur et décrit une nature intellectuelle simple. Une part essentielle de cette œuvre passe par la traduction latine de Rufin ; la comparaison doit conserver cette réserve. Le premier christianisme n’offre pas une théorie uniforme du corps et de l’esprit. [24]
Augustin apprend à penser sans étendue
Dans les Confessions VII.1, AugustinAugustinAuteur chrétien des IVe–Ve siècles racontant sa compréhension d’une présence divine non spatiale.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication raconte avoir rejeté un Dieu de forme humaine tout en imaginant sa présence spatialement étendue. Concevoir un être incorporel lui reste difficile. L’exemple distingue le rejet de la forme humaine de celui de toute étendue. [25]
En VII.9, la lecture des livres des platoniciens transforme ses outils intellectuels, sans effacer leur différence avec l’incarnation. Cet apport ne rend pas automatiquement son Dieu identique au principe de Plotin. Il reconstruit un langage philosophique dans un engagement chrétien, plutôt que de remplacer simplement la Bible par un livre grec. [25]
Thomas d’Aquin : refuser la composition
Au XIIIe siècle, Thomas d’AquinThomas d’AquinThéologien du XIIIe siècle reliant incorporéité, simplicité et immutabilité par des prémisses philosophiques.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication relie l’incorporéité à son argument sur le premier principe. La Somme théologique I.3 rejette la composition de parties et distingue Dieu des êtres dont essence et existence diffèrent. La simplicité est ici une conception du mode d’existence des attributs, non leur absence. [26]
En I.9, l’immutabilité découle de l’acte pur, de la simplicité et de la perfection. Ces conclusions exigent les prémisses du système ; l’interdit d’image ne suffit pas. Thomas appartient aussi à un monde de traductions et débats grecs, arabes, juifs et chrétiens, non au terme d’une chaîne identique parcourant tous les penseurs. [27] [35]
Comment « sage » conserve-t-il un sens ?
Si les attributs divins n’existent pas comme ceux des humains, parler de Dieu perd-il son sens ? En I.13.5, Thomas propose la prédication analogique : sagesse divine et humaine ne sont ni identiques ni deux emplois sans rapport. [36]
Cette voie diffère de la négation seule et de la métaphore simple. Elle conserve une relation entre créatures et principe de leur dépendance, tout en excluant l’égalité. Une théologie incorporelle n’abolit donc pas automatiquement personnalité ou relation. Il faut examiner leurs redéfinitions et ce qui les rend convaincantes ou contestables.
Transcendance et attributs dans le Coran
Le CoranCoranTexte central de l’islam, employé ici comme témoin de son discours religieux.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication affirme que rien n’est semblable à AllahAllahNom arabe de Dieu, employé avant l’islam et dans plusieurs traditions religieuses arabophones.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication en 42:11 et nie tout égal en 112:4. Le premier verset le dit aussi entendant et voyant. Transcendance et attributs coexistent avant les grands systèmes philosophiques islamiques. [28]
La main apparaît en 48:10, les deux mains en 38:75, la face en 55:27 et l’istiwāʾ sur le trône en 20:5. Des hadiths, notamment Bukhārī 1145 et 2826, ajoutent descente et rire. Leur présence ne tranche pas leur interprétation : le problème appartient au texte et n’est pas entièrement importé de Grèce. [29] [30]
Interprétation, remise à Dieu et affirmation sans comment
Le kalāmKalāmTraditions islamiques de raisonnement doctrinal, aux démarches diverses sur attributs et transcendance.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication et l’exégèse développent plusieurs démarches. Les muʿtazilites insistent sur la transcendance ; traditions ashʿarites et māturīdites présentent diverses interprétations et remises à Dieu. Aucune grande école n’a une règle unique pour tout auteur et toute époque. Remettre le sens à Dieu diffère aussi de lui remettre la modalité. [31]
Des approches traditionalistes emploient bi-lā kayfBi-lā kayfAffirmer le langage des attributs sans déterminer le comment ni une similitude créée.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication pour affirmer le langage transmis tout en excluant la similitude et la détermination du comment. Cela n’autorise pas automatiquement des organes humains et n’équivaut pas à lire la main comme puissance. Les démarches se croisent sans se confondre. [32]
Al-Ghazālī et les différents publics
Abū Ḥāmid al-GhazālīAl-GhazālīPenseur musulman des XIe–XIIe siècles distinguant les lectures des attributs selon le public.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication associe le refus du corps et du confinement spatial à l’attention portée au public. Le spécialiste peut développer une lecture figurative différente de l’explication destinée aux lecteurs ordinaires. « Rejet de la philosophie » ne suffit donc pas à décrire ses outils. [33]
Il ne faut pas non plus en faire un disciple d’AvicenneAvicenne (Ibn Sina)Philosophe de tradition arabe islamique, distinguant existence possible et nécessaire en soi.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication dans toutes ses conclusions. Son exemple dépasse l’opposition littéralisme–raison : niveau d’éducation, limites de la preuve, sens du texte et risque d’assimilation aux créatures interviennent. Le débat islamique ne se réduit pas au choix entre corps humain et abstraction totale. [31] [33]
Avicenne et l’existence nécessaire
Dans la philosophie d’AvicenneAvicenne (Ibn Sina)Philosophe de tradition arabe islamique, distinguant existence possible et nécessaire en soi.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication, aux Xe et XIe siècles, la distinction entre possible par soi et nécessaire par soi devient fondamentale. Le possible dépend d’une cause pour exister ; le premier principe ne reçoit pas son existence d’un autre. Le refus de la composition relie unité et indépendance causale. [34]
Ce langage diffère des questions sur les traits d’une face ou le lieu d’un trône. Il ne dit pas que tout être est possible et n’assimile pas toute dépendance à un commencement temporel : on peut chercher une cause d’existence pour un effet conçu sans commencement. « Tout a commencé, donc Dieu l’a commencé » perd la spécificité de l’argument. [34]
Traductions et débats, plusieurs chemins
Les outils grecs circulent par traductions et commentaires, puis sont réorganisés en philosophie arabe et dans des œuvres juives et chrétiennes. Cette transmission n’est pas une copie inchangée : création, révélation, prophétie et attributs posent d’autres questions que beaucoup de textes grecs initiaux. [35]
La chronologie empêche aussi un récit uniforme. Philon précède le néoplatonisme ; Tertullien et Origène sont approximativement contemporains avec des lexiques différents ; Avicenne et al-Ghazālī précèdent Maïmonide et Thomas. Le schéma donne des dates approximatives de penseurs, non une date unique d’adoption d’une doctrine commune. [18] [23] [24] [25] [34] [37]
Que deviennent main, face et descente ?
Un organe peut être lu comme action ou autorité, une descente comme événement dans le monde. On peut nier le sens corporel sans prétendre comprendre l’essence, ou affirmer le texte sans décrire la modalité. Certaines lectures chrétiennes distinguent manifestation sensible ou apparition du Verbe et nature divine ; cette solution appartient à des traditions précises. [17] [19] [23] [26] [32]
Ces voies ne produisent pas les mêmes résultats. L’interprétation détermine un sens ; la remise à Dieu laisse un aspect indéterminé ; l’analogie unit relation et différence ; la négation exclut une limite. Tout appeler « métaphore » masque le travail propre à chaque méthode. [36]
Que devient le regret ?
Un défenseur de l’immutabilité peut lire le regret comme modification du traitement des humains ou des effets, plutôt que nouvelle découverte dans le savoir divin. Miséricorde et punition successives deviennent des effets temporels d’une volonté stable. La réponse de Thomas sur le mouvement figuré dans les effets illustre cette solution. [27]
Ce n’est pas une lecture unanime de tous les textes ou religions. Une question demeure : quelle force conserve la réponse sans changement intrinsèque, et l’amour exige-t-il la passion ? Questions et réponses restent discutables, sans présupposer qu’une relation changeante implique une essence changeante ou que le refus du second supprime la première. [16]
Unité numérique et simplicité métaphysique
Le monothéismeMonothéismeCroyance en un Dieu unique, seul être divin, plutôt qu’en un dieu supérieur parmi plusieurs.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication concerne l’exclusivité de la divinité ou du culte selon la définition et le contexte. La simplicité interroge la composition de l’être unique. On peut croire en un seul Dieu tout en maintenant des distinctions réelles entre attributs ; la simplicité forte ne découle pas du nombre. [15]
Les formulations divergent. Celle de Thomas ne doit pas être imposée à tout le kalām ou à toute philosophie juive. Même nier les parties matérielles ne tranche pas le rapport entre essence, savoir et volonté. La transformation de l’unité forme un axe partiellement indépendant du corps et du temps. [26] [31]
La philosophie compte sans inventer toute transcendance
Nier le rôle de la philosophie serait erroné : perfection, acte, nécessité et composition réorganisent la question. Dire qu’elle introduit toute transcendance dans des textes qui l’ignorent le serait aussi. Absence de similitude, interdit d’image et impossibilité du confinement dans le temple offrent des ressources distinctes. [9] [10] [28]
La théologie philosophique les organise souvent en démonstrations générales sur la nature divine. Passer de « ne représente pas Dieu » à « Dieu ne peut être un corps » exige un argument supplémentaire, comme passer de la fidélité à l’impossibilité du changement. L’apport grec n’efface pas le travail transformateur des interprètes. [13] [14] [35]
Pas une histoire d’enfance intellectuelle
Les conceptions anciennes ne sont pas une naïveté attendant une correction philosophique. Forme, trône et mouvement servent à comprendre présence, autorité et sollicitude dans leur monde. Il faut éviter de leur imposer des questions ontologiques qu’elles ne formulent pas dans notre vocabulaire. [7]
La conception philosophique a aussi un coût : comment l’immuable connaît-il le changement ? Comment penser prière, amour, incarnation et attributs après avoir exclu composition et passion ? Ces questions ne réfutent pas les doctrines, mais interdisent un récit de victoire incontestée. Chaque système redéfinit présence et relation. [16] [21]
Ce qui demeure dans le texte et change dans la lecture
Main, face, trône, colère, miséricorde et rencontres demeurent. Les règles reliant les mots à la nature divine changent : une forme possible dans le récit peut devenir action, métaphore, sens remis à Dieu ou attribut sans modalité humaine. Corps, temps et unité ne se transforment pas toujours ensemble.
On peut documenter expressions et positions dans des textes précis ; les relier constitue une reconstruction qui doit conserver diversité et lacunes. L’historien ne décide pas que Dieu comme réalité « change » : les conceptions humaines et les règles du discours évoluent. La question féconde est comment les traditions gardent leurs Écritures tout en élaborant des lectures compatibles avec leurs doctrines, sans épuiser le débat sur leur relation.
Références et notes
- Genesis 3:8; 11:5 · KJV (public domain) Passages indiqués ; paraphrase analytique. Revenir au texte ↑
- Exodus 24:9–11 · KJV (public domain) Passages indiqués ; paraphrase analytique. Revenir au texte ↑
- Exodus 33:18–23 · KJV (public domain) Passages indiqués ; paraphrase analytique. Revenir au texte ↑
- Isaiah 6:1–3 · KJV (public domain) Passages indiqués ; paraphrase analytique. Revenir au texte ↑
- Ezekiel 1:26–28 · KJV (public domain) Passages indiqués ; paraphrase analytique. Revenir au texte ↑
- Benjamin D. Sommer, The Bodies of God (2009), Introduction, pp. 1–11 Résumé de l’éditeur ; thèse de Sommer, non consensus. Revenir au texte ↑
- Sommer, The Bodies of God, chapter 1: Fluidity of Divine Embodiment and Selfhood Résumé : pluralité des manifestations et identité divine. Revenir au texte ↑
- Brittany E. Wilson, “God’s Body and the Material Turn”, HTR 117/3 (2024), 607–630 Résumé et bibliographie ; corporéité et immatérialité des théophanies. Revenir au texte ↑
- Deuteronomy 4:12–19 · KJV (public domain) Passages indiqués ; paraphrase analytique. Revenir au texte ↑
- 1 Kings 8:27 · KJV (public domain) Passages indiqués ; paraphrase analytique. Revenir au texte ↑
- Genesis 6:6; Exodus 32:14; Jonah 3:10 · KJV (public domain) Passages indiqués ; paraphrase analytique. Revenir au texte ↑
- 1 Samuel 15:11, 29, 35 · KJV (public domain) Passages indiqués ; paraphrase analytique. Revenir au texte ↑
- Plato, Republic II, 380d–383c, trans. Benjamin Jowett Passage sur la perfection et le changement ; contexte poétique et éducatif. Revenir au texte ↑
- Aristotle, Metaphysics XII, chapters 6–9, trans. W. D. Ross Passages sur l’acte et le moteur immobile ; pluralité des moteurs au ch. 8. Revenir au texte ↑
- William F. Vallicella, “Divine Simplicity”, Stanford Encyclopedia of Philosophy Introduction et §1 : simplicité classique et unité numérique. Revenir au texte ↑
- Brian Leftow, “Immutability”, Stanford Encyclopedia of Philosophy Introduction et §§1–3 ; immutabilité et impassibilité distinctes. Revenir au texte ↑
- Philo, On the Unchangeableness of God, §§51–52, 67–69, trans. C. D. Yonge Prédicats corporels, passions et adaptation au lecteur. Revenir au texte ↑
- Carlos Lévy, “Philo of Alexandria”, Stanford Encyclopedia of Philosophy, Summer 2024 §1.1 pour la chronologie et le contexte judéo-grec. Revenir au texte ↑
- Moses Maimonides, Guide for the Perplexed I.1, I.58, trans. M. Friedländer (1904) Liste des chapitres lexicaux ; I.1 et I.58 sur l’image et les attributs négatifs. Revenir au texte ↑
- Sommer, The Bodies of God, chapter 6: Implications and Afterlife Résumé sur les modèles bibliques divergents ; aucune incorporeité universelle déduite. Revenir au texte ↑
- John 1:14 · KJV (public domain) Passages indiqués ; paraphrase analytique. Revenir au texte ↑
- Brittany E. Wilson, The Embodied God (2021) Résumé éditorial indexé ; thèse sur Luc–Actes, non sur tout le Nouveau Testament. Revenir au texte ↑
- Tertullian, Against Praxeas, chapters 7 and 14 Passage corpus sui generis ; ch. 14 distingue apparitions du Fils et divinité invisible. Revenir au texte ↑
- Origen, On First Principles I.1, §§6–7 Rejet du corps et de la grandeur ; transmission par la version latine de Rufin. Revenir au texte ↑
- Augustine, Confessions VII.1, VII.9 Conception spatiale antérieure et livres des platoniciens ; passages choisis. Revenir au texte ↑
- Thomas Aquinas, Summa Theologiae I, question 3, articles 1, 4, 7 Absence de corps ; essence/existence et composition ; passages choisis. Revenir au texte ↑
- Aquinas, Summa Theologiae I, question 9, article 1 Acte pur, simplicité, perfection et mouvement figuré dans les effets. Revenir au texte ↑
- Qur’an 42:11; 112:4 Deux versets arabes lus ; transcendance et attributs. Revenir au texte ↑
- Qur’an 48:10; 38:75; 55:27; 20:5 Arabe : main, deux mains, face et istiwāʾ ; aucune lecture doctrinale imposée. Revenir au texte ↑
- Ṣaḥīḥ al-Bukhārī, nos. 1145 and 2826 Matn arabe indexé sur la descente et le rire ; extraction directe indisponible. Revenir au texte ↑
- Nader El-Bizri, “God: essence and attributes” (2008), pp. 121–140 Résumé éditorial sur la diversité des démarches théologiques. Revenir au texte ↑
- Carl Sharif El-Tobgui, Ibn Taymiyya on Reason and Revelation (2020), Glossary: bi-lā kayf Définition indexée : affirmation sans préciser le comment ni similitude humaine. Revenir au texte ↑
- “Arabic and Islamic Philosophy of Religion”, Stanford Encyclopedia of Philosophy, Winter 2023 Passages sur al-Ghazālī : absence de corps et interprétation selon le public. Revenir au texte ↑
- Olga Lizzini, “Ibn Sina’s Metaphysics”, Stanford Encyclopedia of Philosophy Passages sur nécessité/possibilité, Premier Principe et causalité ; dépendance non nécessairement temporelle. Revenir au texte ↑
- Cristina D’Ancona, “Greek Sources in Arabic and Islamic Philosophy”, Stanford Encyclopedia of Philosophy Introduction sur traduction et assimilation progressive de la philosophie grecque. Revenir au texte ↑
- Aquinas, Summa Theologiae I, question 13, article 5 Passage sur l’analogie : ni univocité ni équivocité pure. Revenir au texte ↑
- Christian Wildberg, “Neoplatonism”, Stanford Encyclopedia of Philosophy Introduction : désignation moderne de courants postérieurs, non de tout platonisme. Revenir au texte ↑
- Musée du Louvre, Stèle du dieu Baal, AO 15775; Jastrow photograph Catalogue et droits photographiques ; Baal de Ras Shamra, non YHWH. Revenir au texte ↑
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IL Archive, «Du Dieu corporel des textes anciens à la transcendance philosophique», Édition 1, https://ilarchive.com/fr/studies/divine-body-transcendence