Étude

Mariage, héritage et veuve d’un frère : une loi unique ou plusieurs réponses ?

Une étude approfondie d’un sujet, accompagnée de preuves et de références.

Chronologie
2100 avant notre ère
Région
Mésopotamie, Anatolie et Levant

Des lois hittites et assyriennes et d’Ur-Namma au Deutéronome, à Tamar et à Ruth : conditions du lévirat, héritage et limites des hypothèses d’emprunt.

Partager l’article
WhatsApp Partager sur X Courriel
Illustration conceptuelle moderne : une sandale, une tablette d’argile sans inscription et des champs miniatures évoquent parenté et héritage. Aucun objet ni événement historique précis n’est représenté. IL Archive / CC0
Illustration conceptuelle moderne : une sandale, une tablette d’argile sans inscription et des champs miniatures évoquent parenté et héritage. Aucun objet ni événement historique précis n’est représenté. IL Archive / CC0Illustration conceptuelle moderne : IL Archive / CC0 · CC0

Texte

# Mariage, héritage et veuve d’un frère : une loi unique ou plusieurs réponses à un problème familial ?

Quand un homme mourait sans fils dans une société agraire ancienne, la question pouvait dépasser celle du remariage de sa veuve. Qui porterait son nom ? Qui hériterait de la terre ? Qui entretiendrait la veuve ? Les biens quitteraient-ils la famille si elle épousait un homme extérieur ? Ces questions étaient liées, sans imposer pour autant une règle unique. Les ressemblances entre les lois hittitesHittitesPeuple et royaume antiques d’Anatolie, dominant une grande partie de l’Anatolie et de la Syrie du Nord vers 1650–1200 avant notre ère.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication et assyriennes, le Deutéronome et les histoires de Tamar et de Ruth invitent à un récit facile : « La TorahTorah / PentateuqueGenèse, Exode, Lévitique, Nombres et Deutéronome : corpus mosaïque à l’histoire rédactionnelle. Torah peut aussi désigner un enseignement ou une loi plus larges.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication a emprunté le léviratLéviratMariage d’une veuve avec le frère de son mari défunt, dont les conditions et les buts varient selon les traditions anciennes.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication à une civilisation plus ancienne. » Les textes conservés rendent cette phrase trop simple. [1][2][3][8][9]

Que signifie le lévirat ?

Les chercheurs appellent lévirat le mariage d’une veuve avec le frère de son mariMariVille et royaume anciens de l’Euphrate, à Tell Hariri dans l’est de la Syrie.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication défunt. Le terme vient du latin *levir*, « frère du mari » ; il n’a pas de lien étymologique avec les lévites. Cette définition générale ne précise pas quand le mariage est attendu, si le défunt doit être mort sans descendance, à qui l’enfant sera rattaché ni si la femme ou le frère peuvent refuser. Il faut lire les conditions propres à chaque texte. [1][9][11]

Le Deutéronome : le nom du défunt et le refus public

Dans Deutéronome 25,5–10, deux frères habitent ensemble et l’un d’eux meurt sans ben. Le mot hébreuHébreuLangue sémitique du Nord-Ouest appartenant au groupe cananéen, avec des formes anciennes et modernes.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication signifie littéralement « fils », bien que l’ancienne traduction JPS le rende ici par « enfant ». Le texte demande au frère d’épouser la veuve. Le premier enfant qu’elle met au monde doit relever le nom du frère mort pour que ce nom ne disparaisse pas d’Israël. Le but déclaré dépasse la recherche d’un nouvel époux : il s’agit de prolonger une maison privée d’héritier. Ces versets ne précisent pas à eux seuls comment une part de terre serait enregistrée au nom de l’enfant. La préservation du nom est explicite ; on ne peut en déduire sans autre preuve tout le mécanisme successoral. [1]

Le cas développé est celui du refus. La veuve se présente devant les anciens à la porte de la ville et déclare que son beau-frère refuse de relever le nom de son frère. Ils le convoquent, entendent son refus maintenu ; elle lui enlève sa sandale et lui crache au visage. Il reçoit une désignation publique liée à la sandale retirée. La veuve dispose ici d’une parole et d’une procédure de plainte, même si le texte lie encore son avenir au mariage dans la famille du mari. Il s’agit de la structure de la règle écrite, non d’un décompte des femmes qui ont pu s’en prévaloir historiquement. [1]

Chez les Hittites : la veuve passe entre les parents

L’article 193 des Lois hittites semble d’abord proche : à la mort d’un homme, son frère prend sa veuve ; si ce frère meurt, elle passe au père, puis au frère du père selon la séquence du texte. Pourtant, l’article ne dit pas que le premier mari était sans enfant. Il ne mentionne ni premier-né rattaché au défunt, ni audience devant les anciens, ni riteRitePratique organisée ou distinguée, porteuse de sens pour une communauté ; ses traces ne révèlent pas à elles seules une doctrine associée.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication sanctionnant un refus. L’accent porte sur la possibilité d’unions de la veuve avec les parents de son mari, éventuellement à travers les générations. L’article 195 distingue en outre la relation avec la femme d’un frère encore vivant et la tient pour interdite. Ce sont des différences juridiques, et non de simples variantes de vocabulaire pour le même cas. [9]

Une clause introduite par « si » sur une tablette ne permet pas davantage de connaître la fréquence de cette pratique chez les Hittites. Un recueil d’articles montre comment les cas étaient formulés ; les actes de mariage réels, lorsqu’ils existent, constituent un autre type de preuve. [9][10]

En Assyrie moyenne : le père, les fiançailles et la maison

Sur la tablette dite Lois médio-assyriennes A, les articles 30, 33 et 43 traitent de la situation d’une femme après un décès ou l’échec d’une union prévue. Les détails diffèrent. L’article 30 concerne des présents matrimoniaux et un arrangement de fiançailles ; après la mort d’un fils, la femme peut être attribuée à un autre. L’article 33 examine une veuve, ses enfants, la maison de son père ou celle de son beau-père, mais certaines lignes sont endommagées. Dans l’article 43, après des actes marquant l’union envisagée pour un fils, le père peut choisir un autre fils si le premier meurt ou s’enfuit ; le texte fixe notamment des conditions d’âge et de restitution. [8][11][12]

Ces règles touchent à l’autorité du chef de famille, à la place de la femme, aux dons et aux droits des deux maisons. Elles rejoignent le Deutéronome par le maintien d’une union dans la parenté, mais ne réunissent pas la mort d’un frère cohabitant sans enfant, le premier-né préservant son nom et la plainte publique de la veuve. Un projet de mariage non achevé ne doit pas être appelé le cas exact du Deutéronome. [1][8][11]

Un témoin plus ancien empêche la généralisation

Une édition composite numérique des lois attribuées à Ur-NammaNammaDéesse qui demande à Enki de soulager le travail des dieux dans Enki et Ninmah.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication contient une clause qui punit l’homme épousant « la femme de son frère aîné ». Elle contrarie l’idée que toutes les traditions mésopotamiennes imposaient le lévirat. Mais la courte phrase dans la traduction publiée ne précise pas si l’aîné est mort ; Marten Stol ajoute « après sa mort » entre parenthèses dans sa lecture. Cette seule clause ne prouve donc pas que la société sumérienne interdisait toujours le mariage avec la veuve d’un frère. Il serait tout aussi fautif de l’écarter parce qu’elle ne convient pas à une image générale souhaitée. Ce que la règle tait compte autant que ses mots conservés. [7][10]

Tamar : le récit d’un devoir refusé

Dans Genèse 38, Juda demande à son fils Onan de donner une descendance à son frère Er défunt. Cette tentative échoue ; Juda dit ensuite à Tamar d’attendre Shéla. Quand celui-ci grandit sans lui être donné, Tamar agit pour révéler le manquement de Juda. Elle présente son sceau et son bâton ; il reconnaît qu’elle a été plus juste que lui et relie ce jugement au fait de ne pas l’avoir donnée à Shéla. Le récit fait apparaître la tension entre la continuité de la famille et le besoin, pour une femme, d’un avenir en son sein. Il ne met en scène ni audience deutéronomique devant les anciens ni sandale enlevée. [2]

L’histoire montre également pourquoi toutes les unions entre parents ne doivent pas être assimilées. Juda n’a pas conclu sciemment un arrangement juridique annoncé pour épouser sa bru : il ne la reconnaît pas lors de leur rencontre et admet ensuite le tort qu’il lui a fait. On peut comparer cet épisode à la succession des parents dans le droit hittite, mais affirmer que la Genèse autorise explicitement le mariage du beau-père avec sa bru va au-delà du récit. Une coutume comparable ne permet pas de dater les événements supposés des patriarches : le temps représenté dans une histoire et la date de rédaction de son texte sont deux questions distinctes. [2][9][10]

Ruth : parenté et rachat d’une terre, non frère du défunt

Ruth 4 réunit veuvage, descendance et terre à la porte de la ville. Booz discute du champ de Noémi et du droit de le racheter avec un parent plus proche. Il associe l’acquisition de la terre au mariage avec Ruth afin de maintenir le nom du défunt sur son héritage. Le parent prioritaire abandonne son droit de crainte de compromettre son propre héritage, et Booz intervient. Or Booz n’est pas le frère de Mahlôn, le mari défunt de Ruth. C’est un parent rédempteurLe parent rédempteur dans RuthParent exerçant un droit de rachat d’un bien familial dans Ruth 4 ; il n’est pas nécessairement le frère du défunt.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication. Le récit propose ainsi une solution narrative au lien entre terre, nom et famille, sans appliquer littéralement chaque condition de Deutéronome 25. [3]

La sandale révèle elle-même la différence. Dans le Deutéronome, la veuve retire la sandale du frère récalcitrant et lui crache au visage devant les anciens. Dans Ruth, le parent enlève sa propre sandale et la remet pour attester la cession du droit de rachat ; il n’y a ni crachat ni appellation de « maison du déchaussé ». Un objet commun ne rend pas identiques deux fonctions rituelles. [1][3]

Filles, terre et premier-né : des cas liés mais distincts

Dans Nombres 27, les filles de Tselophchad réclament la possession de leur père, mort sans fils, de peur que son nom ne disparaisse de son clan. Leur demande est acceptée : en l’absence d’un fils, la fille reçoit l’héritage. Nombres 36 expose ensuite l’inquiétude des chefs de clan : si les héritières épousent des hommes d’une autre tribu, la terre quittera la leur. Les filles peuvent choisir un mari dans la famille de la tribu paternelle, et le récit indique qu’elles épousent leurs cousins. Il s’agit de l’héritage des filles et des limites au transfert de la terre, non d’une veuve appelée à épouser le frère de son mari défunt. [4][5]

Dans Deutéronome 21,15–17, un père ne peut préférer le fils cadet de l’épouse aimée au premier-né de l’épouse moins aimée ; le premier-né reçoit une double part. Ces textes éclairent l’importance de désigner un héritier et de maintenir la terre familiale. Leurs conditions ne se confondent pas et ils ne se substituent pas les uns aux autres. Benjamin Kilchör a proposé des liens littéraires entre ces lois, mais leur ordre de composition reste discuté : leur ordre actuel dans la Torah ne prouve pas à lui seul quand chacune fut écrite. [6][12]

Les testaments d’Emar : où apparaît « l’étranger » ?

Sara Milstein rapporte que des testaments d’Emar, en Syrie, utilisent une formule restreignant les droits d’une veuve sur les biens de son époux si elle suit un homme extérieur à la famille. Certains associent ses possessions à celui des frères du mari qui l’entretiendra. Le parallèle avec l’interdiction deutéronomique de donner la femme du défunt à un « étranger » est plus précis que la seule ressemblance entre mariages de beaux-frères. Nous disposons ici de la présentation que Milstein fait de ces documents, non d’un examen indépendant de chaque tablette d’Emar. [1][10][11]

Milstein avance une autre étape : une clause contractuelle familière serait devenue un cas d’exercice pour les scribes avant d’entrer dans le recueil législatif du Deutéronome en tant que règle générale. La proposition mérite attention parce qu’elle tente d’expliquer la langue, la longueur et la structure du refus, plutôt que de tracer seulement un lien entre des peuples connaissant des mariages dans la parenté. Cependant, aucun document israélite de l’époque de la composition n’a été trouvé qui copie un testament précis d’Emar, et aucune voie documentée ne montre que le rédacteur deutéronomique a vu ces tablettes. L’hypothèse est plus substantielle qu’une vague similitude verbale, mais reste en deçà d’une preuve d’emprunt direct. [11]

Que peut-on en conclure ?

Ces textes abordent un vaste problème commun : un homme meurt en laissant une femme, peut-être une terre et un nom à maintenir. Les réponses divergent : succession de parents pour la veuve dans le droit hittite ; arrangements de fiançailles et de maison en Assyrie ; interdiction brève et ambiguë dans un composite d’Ur-Namma ; maintien du nom du frère et sanction publique d’un refus dans le Deutéronome ; deux récits qui éprouvent les devoirs de parenté et leurs limites dans Genèse 38 et Ruth 4. [1][2][3][7][8][9]

Ce fonds commun rend la comparaison historique indispensable, sans faire de chaque texte la copie d’un autre. Les tablettes juridiques ne comptent pas les mariages effectivement conclus ; les récits ne sont pas des contrats datés des événements qu’ils racontent ; et une ressemblance de mots exige une voie de contact plausible et des textes comparables avant de constituer une preuve de transmission directe. Le constat le plus solide à ce stade est que les sociétés du Proche-Orient ancienProche-Orient ancienCadre historique et géographique comprenant la Mésopotamie, le Levant et des sociétés anciennes voisines.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication ont traité la famille, les biens et la continuité dans différents langages juridiques et narratifs, et que le Deutéronome leur a donné une forme particulière centrée sur le nom du défunt et le refus public. [1][8][9][10][11][12]

Références et notes

  1. Deutéronome 25,5–10, hébreu et ancienne JPS ; passage entier Deuteronomy 25:5–10, Hebrew and JPS 1917 Revenir au texte ↑
  2. Genèse 38, hébreu et JPS ; chapitre entier Genesis 38:1–30, Hebrew and JPS 1917 Revenir au texte ↑
  3. Ruth 4,1–17, hébreu et JPS ; scène entière Ruth 4:1–17, Hebrew and JPS 1917 Revenir au texte ↑
  4. Nombres 27,1–11, hébreu et JPS ; requête entière des filles Numbers 27:1–11, Hebrew and JPS 1917 Revenir au texte ↑
  5. Nombres 36,1–12, hébreu et JPS ; passage entier Numbers 36:1–12, Hebrew and JPS 1917 Revenir au texte ↑
  6. Deutéronome 21,15–17, hébreu et JPS ; versets concernés Deuteronomy 21:15–17, Hebrew and JPS 1917 Revenir au texte ↑
  7. Lois d’Ur-Namma, édition composite CDLI ; lignes e025–e028 et b008–b015 seulement CDLI composite Laws of Ur-Namma, e025–e028 and b008–b015 Revenir au texte ↑
  8. Lois médio-assyriennes A ; translittération CDLI des art. 30 et 33 ; art. 43 par traduction savante Middle Assyrian Laws Tablet A, KAV 1 / CDLI P281779, §§30, 33, 43 Revenir au texte ↑
  9. Traduction de Martha Roth des art. hittites 192–195, p. 236–237 ; sans collation des tablettes Martha T. Roth, Law Collections from Mesopotamia and Asia Minor, Hittite Laws §§192–195, printed p. 236–237 (PDF p. 23–24) Revenir au texte ↑
  10. Marten Stol, Women in the Ancient Near East (2016) ; passages choisis du chap. 14, p. 296–299 Marten Stol, Women in the Ancient Near East (2016), chapter 14, printed pp. 296–299 (PDF pp. 307–310) Revenir au texte ↑
  11. Sara Milstein sur le lévirat et les clauses contractuelles ; article et notes, non les testaments originaux Sara Milstein, The Levirate Law: A Marriage Contract Clause That Became Legislation (2021; page updated 2026) Revenir au texte ↑
  12. Benjamin Kilchör (2015) ; pages 432–439 choisies du PDF, non l’article entier Benjamin Kilchör, 'Levirate marriage in Deuteronomy 25:5–10 and its precursors in Leviticus and Numbers', CBQ 77 (2015), 429–440 Revenir au texte ↑

Proposer une correction · Proposer une source pour cette notice

Citer cette notice

IL Archive, «Mariage, héritage et veuve d’un frère : une loi unique ou plusieurs réponses ?», Édition 1, https://ilarchive.com/fr/studies/marriage-inheritance-and-levirate