Étude
Manu et le poisson : le récit du déluge est-il venu de Mésopotamie en Inde ?
Une étude approfondie d’un sujet, accompagnée de preuves et de références.
- Région
- Inde ancienne et Mésopotamie
Trois couches indiennes distinctes : poisson et offrande dans le texte védique, sages et semences dans l’épopée, Viṣṇu et cycles cosmiques dans le Purāṇa. Comparaison avec Gilgameš et Noé et examen de l’hypothèse de transmission.
Partager l’article
Texte
# ManuManu, survivant des récits indiens du délugeFigure humaine centrale de plusieurs récits sanskrits du déluge et du renouvellement des humains ; sa condition et son rôle varient entre Śatapatha Brāhmaṇa, Mahābhārata et Purāṇa.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication et le poisson : le récit du déluge est-il venu de MésopotamieMésopotamieRégion historique associée au Tigre et à l’Euphrate, ayant abrité de nombreuses sociétés et civilisations.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication en Inde ?
Lorsque l’on rapproche l’histoire indienne de Manu de celles d’Atraḫasīs, d’Ūta-napišti et de NoéNoéNoé est le personnage du déluge dans la Genèse et un prophète dans le CoranGlossaire · Cliquez pour lire l’explication, des éléments familiers apparaissent : un avertissement, des eaux qui submergent le monde, une embarcation et un survivant grâce auquel un nouveau départ devient possible. Mais compter les ressemblances ne tranche pas la question historique. Le « déluge de Manu » n’est pas un récit unique et immuable. Le texte védique tardif, l’épopée sanskrite et l’œuvre purāṇique ne donnent pas au bateau les mêmes passagers, n’identifient pas de la même façon le sauveur de Manu et ne conçoivent pas pareillement le renouvellement du monde. Avant de parler d’emprunt, il faut établir ce que dit chaque couche et à quelle époque elle est attestée. [1][2][3][5]
Le poisson dans le plus ancien texte : aucune identité divine déclarée
La plus ancienne version indienne détaillée qui nous soit parvenue se trouve dans le Śatapatha BrāhmaṇaŚatapatha BrāhmaṇaOuvrage rituel de la fin de la période védique dont 1.8.1 conserve le plus ancien récit indien détaillé connu du salut de Manu par un poisson.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication 1.8.1. Il s’agit d’un texte rituel de la fin de la période védique, non du compte rendu daté d’un événement situé à l’aube de l’humanité. Cette tradition textuelle appartient au premier millénaire avant notre ère, mais on ne peut attribuer à ce passage précis une année de composition. L’histoire commence lorsqu’un petit poisson tombe dans les mains de Manu tandis qu’il les lave. Il lui demande de l’élever et lui promet en retour de le sauver d’une inondation qui emportera les êtres vivants. À mesure qu’il grandit, Manu le garde d’abord dans un récipient, puis dans une fosse, avant de le conduire à la mer, car les grands poissons dévorent les petits. [1][2][10]
Le poisson indique à Manu l’année du déluge et lui ordonne de préparer un bateau. Quand les eaux montent, Manu y entre ; le poisson s’approche et il attache l’amarre à sa corne. Il le conduit vers une « montagne du nord », où Manu doit fixer l’embarcation à un arbre et descendre progressivement lorsque les eaux se retirent. Le récit affirme expressément que le flot emporta les autres créatures et que Manu demeura seul. Mais ce passage ne nomme pas le dieu qui aurait envoyé le déluge, n’identifie le poisson ni à Viṣṇu ni à Brahmā et ne mentionne ni les sept sages ni des couples d’animaux. Il ne s’agit pas de détails oubliés dans notre résumé : ces absences distinguent ce que le texte atteste des ajouts des versions ultérieures. [1][2]
Pourquoi le récit s’achève-t-il sur une offrande ?
Le passage ne s’arrête pas à l’arrivée du bateau. Désireux d’avoir une descendance, Manu pratique le culte et l’ascèse, puis fait dans l’eau une offrande de produits laitiers. Une année plus tard, une femme en naît et se présente comme sa fille. Elle l’assiste ensuite dans l’action sacrificielle ; la descendance de Manu est engendrée à travers eux. Le texte l’identifie à Iḍā et la rattache au rituel expliqué dans l’œuvre. Il serait donc faux de l’appeler « la femme du Noé indien », ou de la supprimer parce qu’elle gêne le tableau comparatif. Ici, la survie introduit une explication de la continuité humaine et du fonctionnement de l’offrande. Ce n’est pas le rôle que joue le sacrifice après le déluge dans la Genèse. [1][2][12]
Le Mahābhārata : les sept sages et les semences de la vie
Le Mahābhārata 3.185 propose une narration plus ample. Manu, fils de Vivasvat, y est un ascète dont la discipline a accru la puissance ; le petit poisson lui demande de le protéger contre les plus forts. Après avoir été soigné et être devenu immense, il annonce une dissolution prochaine du monde. Il commande de construire un bateau solide, d’y monter avec les sept sages et d’y conserver les « semences ». Quand l’eau masque toutes les directions, le bateau est attaché à la corne du poisson, qui le tire vers un sommet de l’Himalaya appelé dans le passage le lieu de « l’amarrage du bateau ». [3][4]
Le détail décisif vient après la sauvegarde : le poisson révèle aux sages qu’il est Brahmā, maître des créatures, et charge Manu de créer à nouveau les êtres. Manu le fait par son ascèse et avec la faveur du dieu. On est passé de Manu seul, renouvelant sa lignée par l’apparition sacrificielle d’Iḍā, à un groupe de sages, à une réserve de semences et à une représentation épique de la recréation. Le passage ne permet pas de remplacer automatiquement « semences » par « couples d’animaux » : il ne nomme pas des animaux parmi les passagers comme le fait la Genèse. L’épopée a été composée et remaniée pendant des siècles ; ni le temps mythique qu’elle raconte ni la date de sa forme finale ne datent précisément chaque élément de cet épisode. [3][4][11]
Dans le Matsya Purāṇa, le poisson devient explicitement viṣṇouite
Le MatsyaMatsya : le poisson sauveur des traditions indiennesPoisson qui sauve Manu du déluge : le plus ancien récit conservé ne déclare pas son identité divine ; l’épopée citée nomme Brahmā et les versions purāṇiques le rattachent à Viṣṇu.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication Purāṇa, plus tardif, donne un troisième cadre à l’histoire. Manu est un roi et un ascète, et le poisson qu’il sauve grandit de manière prodigieuse. Manu le reconnaît sous des noms liés à Viṣṇu, tels Vāsudeva, Keśava et Janārdana ; le poisson confirme cette reconnaissance. Il décrit une dissolution cosmique précédée par la chaleur et la sécheresse puis suivie d’une inondation ; la protection divine s’étend aux êtres mobiles comme immobiles. Le dialogue entre Manu et le poisson devient aussi le cadre d’un enseignement religieux. Dans cette version, Manu fait monter les êtres vivants à bord par sa puissance yogique, et un serpent sert de corde pour lier le bateau à la corne du poisson. [5]
Un lecteur hindou plus tardif peut reconnaître dans le poisson de chacune de ces versions Matsya, une forme de Viṣṇu. Il s’agit pourtant d’une interprétation à travers l’histoire de la tradition, qui ne permet pas d’écrire que le Śatapatha Brāhmaṇa l’affirme explicitement. Le passage védique ne déclare pas l’identité divine du poisson ; l’épisode épique cité nomme Brahmā ; le texte purāṇique l’inscrit dans un horizon viṣṇouite et dans un temps cosmique cyclique. Le changement d’identité appartient à l’histoire du récit ; ce n’est pas une erreur qu’il faudrait corriger en fusionnant les textes. [1][3][5]
Quelles ressemblances avec le déluge mésopotamien ?
Dans le récit babylonien de Gilgameš, EaEnkiDivinité mésopotamienne liée aux eaux douces profondes, à la sagesse et à Eridu, appelée Ea dans la tradition akkadienne. La première mention écrite conservée ne date pas l’origine du culte et n’identifie pas le dieu de l’Eridu obéidienne.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication avertit Ūta-napišti et lui ordonne de construire un bateau et d’y faire monter la « semence de tous les êtres vivants ». Le narrateur énumère plus loin ses proches, des animaux et des artisans embarqués : l’expression akkadienneAkkadienLangue sémitique orientale ancienne, écrite en cunéiforme en Mésopotamie.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication relative à la « semence » ne désigne donc pas nécessairement de seuls sacs de graines végétales. Un autre témoin akkadien d’Atraḫasīs mentionne l’orge, la parenté et les troupeaux sauvages. Dans la Genèse, Noé doit faire monter sa famille et des animaux dans l’arche ; le récit donne ensuite une place à son offrande et à l’alliance avec tout être vivant. [6][7][12]
L’avertissement, l’embarcation et la sauvegarde de la vie présentent des ressemblances suffisantes pour une comparaison sérieuse. Pourtant, le poisson que l’homme sauve d’abord, le rapport entre l’offrande et Iḍā, les sept sages, l’identité changeante du poisson, ainsi que le renouvellement par l’ascèse ou dans un cycle cosmique, ne sont pas des ornements que l’on pourrait supprimer pour faire coïncider le texte indien avec un récit mésopotamien ou biblique. Certaines différences existent au sein même de la tradition indienne : ce qui manque à la plus ancienne version conservée apparaît dans l’épopée et change de nouveau dans le Purāṇa. [1][3][5][6][7][12]
Les « semences » viennent-elles d’une mauvaise traduction ?
Une proposition précise mérite plus d’attention que l’affirmation générale selon laquelle « les deux régions ont un déluge ». La tablette XI de Gilgameš emploie en akkadien une expression que l’on peut traduire par « semence de tous les êtres vivants » ; le Mahābhārata fait figurer les *bījāni*, les « semences », parmi ce que Manu doit emporter. Tzvi Abusch et Emily Blanchard West proposent qu’une tradition indienne ait compris trop littéralement l’expression mésopotamienne et introduit des « semences » dans la cargaison du bateau. C’est une hypothèse linguistique et historique attribuée à ses auteurs, non une conclusion établie par ces deux mots à eux seuls. Seul le résumé public de leur étude était accessible pour cette recherche, non les pages où ils développent tout leur argument. De plus, les semences apparaissent dans l’épopée ultérieure, et non dans la plus ancienne version védique conservée : elles ne peuvent identifier directement la source de cette dernière. [3][6][8]
Une lecture plus prudente existe aussi. Après avoir retracé une longue histoire des comparaisons, Guillaume Ducœur souligne que les itinéraires proposés entre la Mésopotamie et les textes indiens manquent souvent de témoins intermédiaires qui indiqueraient qui a transmis une histoire, où et quand. Il demande que chaque version sanskrite soit étudiée dans son contexte rituel, épique ou purāṇique avant d’en proclamer l’origine. Cela n’exclut pas des contacts entre les mondes anciens. Cela distingue une possibilité historique d’une chaîne de transmission démontrée. L’antériorité des témoins mésopotamiens écrits permet de poser la question d’une influence ; elle ne révèle pas, à elle seule, la tablette qu’aurait traduite un auteur indien supposé. [6][8][9]
Que prouve le dossier, et que laisse-t-il ouvert ?
Nous pouvons affirmer que trois versions indiennes conservées diffèrent. La plus ancienne raconte le salut de Manu par un bateau et un poisson cornu, puis rattache le renouvellement des humains à l’offrande et à Iḍā. Le Mahābhārata ajoute les sept sages et les semences et identifie le poisson à Brahmā. Le Matsya Purāṇa met au premier plan Viṣṇu et un cycle cosmique. Des témoins mésopotamiens écrits plus anciens réunissent également l’avertissement du survivant, une embarcation et la préservation de la vie. [1][3][5][6][7]
Les sources examinées ici ne démontrent toutefois pas que le récit indien a été tiré directement du texte de Gilgameš que nous connaissons, de la Genèse, ou d’une unique inondation mondiale. Un transfert de traditions sur de grandes distances demeure une possibilité à étudier ; l’hypothèse des « semences » cherche à en trouver une trace plus précise. Mais la recomposition locale et le développement indépendantDéveloppement indépendantÉléments semblables apparaissant sans transmission historique entre eux.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication de certains motifs restent d’autres explications possibles. Surtout, la question « qui est venu le premier ? » ne doit pas en effacer une autre : que fait chaque milieu de l’histoire ? Dans le Śatapatha Brāhmaṇa, le sacrifice explique la continuité de la vie ; dans l’épopée, la survie ouvre la voie à une recréation ; dans le Purāṇa, le bateau appartient à un cycle cosmique et à une vision viṣṇouite. Ces transformations constituent l’histoire propre du récit indien, et non une simple note de bas de page dans la comparaison avec Noé. [1][3][5][8][9][12]
Références et notes
- Śatapatha Brāhmaṇa 1.8.1.1–11, traduction Julius Eggeling de 1882 ; passage entier sur le poisson et Iḍā Śatapatha Brāhmaṇa 1.8.1.1–11, J. Eggeling translation (1882) Revenir au texte ↑
- Guillaume Ducœur, Les mythes du déluge de l’Inde ancienne, appendice p. 331–335 : texte sanskrit et traduction française du Śatapatha ; pages ciblées Guillaume Ducœur, Les mythes du déluge de l'Inde ancienne (2018), Appendix ŚB 1.8.1.1–11, printed pp. 331–335 / PDF pp. 373–377 Revenir au texte ↑
- Ducœur, appendice p. 335–341 : Mahābhārata 3.185.1–54 en sanskrit et en français ; non l’ensemble de l’épopée Ducœur 2018, Appendix Mahābhārata 3.185.1–54, printed pp. 335–341 / PDF pp. 377–383 Revenir au texte ↑
- Mahābhārata 3.185, texte sanskrit fondé sur l’édition critique et traduction anglaise ; v. 26–52 vérifiés avec Ducœur Critical-edition-based Mahābhārata Vana Parva 3.185, online Sanskrit display and English rendering, 54 verses Revenir au texte ↑
- Ducœur, appendice p. 341–347 : Matsya Purāṇa 1.10–34 et 2.1–20 en sanskrit et en français ; passages ciblés Ducœur 2018, Appendix Matsya Purāṇa 1.10–34 and 2.1–20, printed pp. 341–347 / PDF pp. 383–389 Revenir au texte ↑
- Gilgameš XI 14–31 et 82–96, akkadien et traduction Andrew George sur le site de la SOAS ; lignes pertinentes Gilgameš XI 1–163, especially 20–27 and 82–86; Akkadian transcription and A. R. George English translation hosted by SOAS Revenir au texte ↑
- SEAL, fragment d’Atraḫasīs W 1′–17′, texte akkadien et traduction, surtout 5′–10′ SEAL, Atraḫasīs Standard Babylonian flood fragment W 5′–10′, edition/translation by N. Wasserman Revenir au texte ↑
- Abusch et West 2020, Sowing the Seeds of Uncertainty : résumé public seulement, pas l’article intégral Tzvi Abusch and Emily Blanchard West, Journal of Indo-European Studies 48 (2020), pp. 325–351; accessible abstract Revenir au texte ↑
- Ducœur, passages choisis de l’introduction et de la conclusion, p. 1–12 et 327–330, sur les limites de la comparaison ; livre non lu intégralement Ducœur 2018, introduction around printed pp. 1–12 and conclusion pp. 327–330 / PDF pp. 369–372; selected comparison-history paragraphs Revenir au texte ↑
- Sanskrit Reading Room, discussion grammaticale de ŚB 1.8.1.1–4 et datation approximative ; partie publiée seulement Sanskrit Reading Room, Oxford-based reading session on ŚB 1.8.1.1–4 and date note Revenir au texte ↑
- Thèse d’Oxford, §1.4 sur la période de composition du Mahābhārata ; passage pertinent seulement Oxford thesis Ends of the Mahābhārata, §1.4, dating discussion Revenir au texte ↑
- Genèse 6–9, hébreu et JPS 1917 ; famille, animaux, offrande et alliance, sans collation de manuscrits Genesis 6–9, Hebrew/JPS 1917, chapter links Revenir au texte ↑
Proposer une correction · Proposer une source pour cette notice
Citer cette notice
IL Archive, «Manu et le poisson : le récit du déluge est-il venu de Mésopotamie en Inde ?», Édition 1, https://ilarchive.com/fr/studies/manu-and-the-fish-flood