Étude

Ptolémée II et les Septante : la Torah a-t-elle été composée à Alexandrie ?

Une étude approfondie d’un sujet, accompagnée de preuves et de références.

Chronologie
De 700 avant notre ère à 200 de notre ère

Aristée, traduction inspirée et témoins antérieurs : ce que raconte la tradition des Septante et ce qu’elle ne prouve pas sur la composition alexandrine de la Torah.

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Schéma du récit d’Aristée : loi hébraïque de Jérusalem, 72 anciens, traduction collective à Pharos, approbation communautaire. Affirmations d’un récit tardif, non faits indépendamment établis ni composition nouvelle
Schéma du récit d’Aristée : loi hébraïque de Jérusalem, 72 anciens, traduction collective à Pharos, approbation communautaire. Affirmations d’un récit tardif, non faits indépendamment établis ni composition nouvelleSchéma moderne par IL Archive · CC BY 4.0 · CC BYLicence · Source de l’image

Texte

Un récit raconté rapidement peut sembler bouleverser toute l’histoire de la TorahTorah / PentateuqueGenèse, Exode, Lévitique, Nombres et Deutéronome : corpus mosaïque à l’histoire rédactionnelle. Torah peut aussi désigner un enseignement ou une loi plus larges.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication. Au IIIe siècle avant notre ère, le roi lagide Ptolémée II PhiladelphePtolémée II PhiladelpheSouverain lagide d’Égypte, règne personnel vers 282–246 av. n. è. Aristée lui associe la traduction grecque ; détails du patronage non confirmés indépendamment.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication aurait voulu réunir la loi des Juifs dans la bibliothèque d’Alexandrie. Des savants furent appelés en Égypte ; leur travail aurait produit la version grecque connue sous le nom de SeptanteSeptanteDésignation traditionnelle des traductions grecques anciennes des Écritures juives, dont les lectures diffèrent parfois du texte hébreu massorétique.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication.

De cette histoire découle parfois une proposition bien plus forte : ils n’auraient pas traduit la Torah, mais l’auraient composée pour la première fois à Alexandrie. Certaines versions parlent de soixante-dix ou soixante-douze savants juifs, accompagnés éventuellement d’un nombre égal de Grecs, rassemblant les traditions anciennes en cinq livres de Moïse.

Le plus ancien récit détaillé conservé de cet épisode ne dit pas cela. La Lettre d’AristéeLettre d’AristéeRécit juif hellénistique, généralement du IIe siècle av. n. è., de 72 anciens traduisant la loi hébraïque en Égypte. Non archive contemporaine ni récit de composition.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication décrit une loi déjà disponible en Judée, écrite en langue et caractères hébreux, dont un exemplaire vient de JérusalemJérusalemJérusalem est une ville importante pour le judaïsme, le christianisme et l’islamGlossaire · Cliquez pour lire l’explication. Le projet consiste à obtenir cette loi et à la traduire en grec. Elle présente soixante-douze anciens juifs, six par tribu, plutôt que soixante-dix Juifs et soixante-dix Grecs rédigeant un nouveau livre.

Cela ne fait pas de la lettre une archive fiable de chaque événement. Elle fut rédigée un siècle ou davantage après le temps où elle situe son récit, et les versions ultérieures y ajoutèrent des éléments légendaires. Un récit d’origine peut être historiquement problématique sans pour autant soutenir une affirmation qui inverse son contenu.[1][2]

Avant Ptolémée II, il y avait Ptolémée Ier

Après la mort d’Alexandre en 323 avant notre ère, son empire fut partagé entre des chefs rivaux. Ptolémée Ier Sôter devint le maître de l’Égypte. Les armées lagides entrèrent en Syrie et en Palestine pendant les conflits de la fin du IVe siècle.

Des sources anciennes, dont Josèphe, transmettent des traditions sur l’arrivée de Juifs en Égypte, comme captifs ou migrants volontaires. Aristée donne un récit plus précis : le père de Ptolémée II aurait déporté de nombreux captifs de Judée, que son fils aurait libérés avant la traduction. La lettre avance le chiffre de cent mille.

Ce nombre appartient à la représentation de la générosité royale. Ces témoins ne fournissent aucun recensement contemporain indépendant qui le confirme. Il faut distinguer la tradition de captivité et de migration de son ampleur chiffrée. Josèphe est lui aussi un témoin tardif, non un registre administratif contemporain.

Guerres, déplacements et implantation juive constituent un contexte historique plausible. La succession précise des actes et les nombres d’Aristée restent à examiner. Les références utilisées ici ne traitent pas une « troisième captivité lagide » comme un événement standard comparable aux exils assyrien ou babylonien ; cette appellation demanderait une source qui la définisse.[3][4]

Ptolémée II et Alexandrie

Le règne personnel de Ptolémée II se situe vers 282–246 avant notre ère, après une corégence avec son père commencée vers 285/284. Alexandrie était un centre politique et culturel majeur. Le grec occupait une place importante dans la vie publique des Juifs d’Égypte.

Une Torah grecque se comprend dans ce milieu : une communauté vivant dans un monde hellénophone avait besoin de lire sa loi dans une langue accessible. La recherche situe largement la traduction grecque du Pentateuque en Égypte au IIIe siècle. Cette conclusion historique est mieux étayée que l’acceptation de tous les détails du récit royal.

Nous ne possédons pas de procès-verbal contemporain de cour confirmant indépendamment l’ordre personnel du roi. Le récit détaillé provient d’un autre type de source : la Lettre d’Aristée.[5][6][21]

Aristée n’est pas une lettre contemporaine d’un témoin

Le texte présente son narrateur comme un fonctionnaire non juif de la cour, témoin des événements et membre de l’ambassade à Jérusalem. La recherche moderne ne prend pas cette identité au pied de la lettre.

L’auteur était probablement un Juif alexandrin. La majorité des chercheurs place la lettre au IIe siècle avant notre ère, des travaux récents privilégiant sa seconde moitié. Elle raconte des événements supposés du début du IIIe siècle, un siècle ou davantage avant sa rédaction.

Deux précautions s’imposent. Aristée ne prouve pas que tout s’est passé comme il le raconte. Mais on ne peut pas transformer le contenu de son récit puis le citer comme preuve d’une affirmation qu’il ne formule pas.[2]

Que dit réellement la lettre ?

Au début de l’histoire, Démétrios explique que la loi juive est écrite en caractères et en langue hébreux et demande une traduction. Le récit propose de contacter le grand prêtre de Jérusalem et d’obtenir des experts de cette loi.

La lettre attribuée à Ptolémée demande explicitement une traduction de l’hébreuHébreuLangue sémitique du Nord-Ouest appartenant au groupe cananéen, avec des formes anciennes et modernes.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication en grec. Éléazar doit choisir six anciens par tribu capables d’effectuer ce travail ; Jérusalem fournit la loi et ses interprètes.

La source décrit ainsi un texte à traduire. Elle ne décrit pas une commande pour inventer ce texte.[1]

Soixante-douze Juifs, non soixante-dix Juifs et soixante-dix Grecs

La formule narrative est précise : douze tribus, six anciens par tribu, soit soixante-douze traducteurs juifs. Le texte donne leurs noms et les présente comme experts de la loi et des deux langues.

Leur connaissance du grec n’en fait pas une équipe distincte d’auteurs grecs. Démétrios de Phalère joue un rôle de coordination ; il ne représente pas soixante-douze traducteurs grecs face à soixante-douze Juifs.

Le nom traditionnel des « Septante » abrège les soixante-douze de ce récit ; la portée symbolique plus large du nombre soixante-dix peut également compter. Il n’introduit pas une seconde équipe.[1]

Schéma du récit d’Aristée : loi hébraïque de Jérusalem, 72 anciens, traduction collective à Pharos, approbation communautaire. Affirmations d’un récit tardif, non faits indépendamment établis ni composition nouvelle
Schéma du récit d’Aristée : loi hébraïque de Jérusalem, 72 anciens, traduction collective à Pharos, approbation communautaire. Affirmations d’un récit tardif, non faits indépendamment établis ni composition nouvelleSchéma moderne par IL Archive · CC BY 4.0 · CC BYLicence · Source de l’image

Que se passa-t-il à Pharos ?

Selon Aristée, le roi reçoit les savants à Alexandrie, puis ils travaillent dans une maison tranquille à Pharos. Ce détail compte, car les versions ultérieures présentent autrement l’épisode.

Chaque traducteur n’est pas enfermé dans une pièce séparée pour écrire seul un livre. Ils se réunissent quotidiennement, comparent leurs résultats et s’accordent sur une formulation, copiée sous la direction de Démétrios. Le récit affirme que le travail dura soixante-douze jours.

Le texte grec est ensuite lu à la communauté juive d’Alexandrie, qui l’accepte. Même dans ce récit littéraire, il s’agit d’une traduction collective, non de soixante-douze auteurs composant séparément une nouvelle Torah.[7]

D’où viennent les traducteurs séparés ?

Ils appartiennent à des versions ultérieures, mais il faut distinguer l’inspiration de l’enfermement explicite dans des chambres séparées.

Dans la Vie de MoïseMoïseFigure centrale de l’Exode, des traditions de la Torah et du Coran ; les récits d’enfance diffèrent.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication II.37–40, l’auteur juif alexandrin PhilonPhilon d’AlexandrieAuteur juif alexandrin du Ier siècle de n. è. Dans la Vie de Moïse, il présente la traduction comme inspirée ; aucune chambre individuelle explicite dans le passage.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication décrit des traducteurs employant les mêmes noms et verbes, comme sous une inspiration divine. Ce passage du Ier siècle de notre ère ne dit pas explicitement que chacun était enfermé dans une chambre individuelle.

La séparation explicite apparaît dans des récits ultérieurs. À la fin du IIe siècle, Irénée affirme que le roi sépara les traducteurs pour les mettre à l’épreuve ; leurs versions concordèrent néanmoins. Il élargit le récit aux livres et nomme le souverain Ptolémée fils de Lagos, montrant que les détails évoluaient.

Aristée décrit comparaison et accord ; Philon souligne inspiration et identité verbale ; des témoins ultérieurs affirment la séparation. On ne peut attribuer ces différentes couches au plus ancien récit. Devant un détail frappant, demandons quel témoin le contient réellement.[8][9]

Comparaison moderne : Aristée décrit la collaboration ; Philon insiste sur l’accord inspiré sans chambres séparées explicites ; Irénée affirme la séparation et élargit le champ. L’ordre ne prouve pas chaque transmission
Comparaison moderne : Aristée décrit la collaboration ; Philon insiste sur l’accord inspiré sans chambres séparées explicites ; Irénée affirme la séparation et élargit le champ. L’ordre ne prouve pas chaque transmissionSchéma moderne par IL Archive · CC BY 4.0 · CC BYLicence · Source de l’image

La Septante désigne-t-elle la Torah ou toute la Bible ?

Dans l’usage chrétien ultérieur, la Septante désigne couramment un ensemble plus large de livres de l’Ancien Testament en grec. Le récit d’origine des soixante-douze traducteurs concerne la Torah : Genèse, Exode, Lévitique, Nombres et Deutéronome.

Les autres livres bibliques hébreux furent traduits à différentes époques par différents traducteurs. L’ensemble élargi n’a pas été produit au cours d’une seule séance à Pharos.

Il faut donc distinguer l’origine du Pentateuque grec du sens ultérieur du mot Septante. Le plus ancien récit détaillé ne dit pas que soixante-douze savants composèrent toute la Bible.[6]

La traduction elle-même atteste un texte antérieur

Nous avons un témoin au-delà du récit d’Aristée : la Torah grecque. Elle porte des traces répétées d’expressions, de sens, d’ordres des mots et de choix de traduction liés à l’hébreu. Son rapport aux témoins hébreux se travaille par comparaison linguistique et textuelle.

La critique textuelleCritique textuelleComparer les témoins pour expliquer les variantes et inférer lectures ou éditions anciennes, en distinguant conservation et reconstruction.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication examine ainsi le texte hébreu de départ, ou Vorlage, dont disposait le traducteur. Les différences entre Septante et texte massorétiqueTexte massorétiqueTradition hébraïque de transmission et de lecture du texte, comparée aux manuscrits et traductions anciens par la critique textuelle.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication peuvent aider à reconstruire d’autres lectures hébraïques.

La question centrale est souvent celle de la forme hébraïque employée. Une différence ne prouve pas automatiquement une lecture hébraïque plus ancienne : elle peut aussi résulter de la technique de traduction, de l’interprétation ou de la transmission grecque.

Ces observations s’opposent au modèle d’une Torah grecque originale ensuite intégralement traduite en hébreu. Elles soutiennent l’existence de sources hébraïques pour le grec. À elles seules, elles ne disent pas combien d’années ces textes précédaient leur traduction.[10][11]

La Torah prélagide était-elle identique au texte actuel ?

C’est une autre question. Contester une invention lagide ne prouve pas une Torah inchangée depuis Moïse, identique lettre pour lettre aux manuscrits massorétiques médiévaux.

La recherche critique étudie récits transmis, lois, généalogies, matériaux sacerdotaux et interventions éditoriales successives. Les modèles divergent sur les sources, les dates et le rapport entre composition et ajouts. Beaucoup attribuent des rôles majeurs aux périodes babylonienne et perse, tout en discutant certaines étapes et d’éventuelles révisions ultérieures.

Une histoire de composition se distingue donc de l’affirmation selon laquelle toute l’œuvre fut rédigée pour la première fois à la cour de Ptolémée II. Cette dernière demande des preuves indépendantes ; le récit d’une traduction ne les fournit pas.[12][19]

Quels témoins précèdent les Lagides ?

Pour tester l’idée que tout matériau de la Torah commence au IIIe siècle, il faut sortir du récit d’Aristée. Les témoins antérieurs n’attestent pas forcément les cinq livres dans leur forme finale ; ils peuvent établir que des formulations, pratiques et traditions apparentées circulaient déjà.

Un exemple important vient d’une tombe près de Jérusalem, un autre de l’Égypte perse. Leur valeur dépend du respect de ce que chacun conserve réellement.[13][14]

Ketef Hinnom : une bénédiction avant Alexandrie

En 1979, deux petites amulettes d’argent inscrites furent découvertes à Ketef HinnomAmulettes de Ketef HinnomDeux amulettes d’argent découvertes à Jérusalem en1979, proches de la bénédiction de Nombres6. Généralement fin VIIe/début VIe siècle avant notre ère ; non datation du livre entier.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication, au sud-ouest de la vieille ville de Jérusalem. La nouvelle imagerie et l’évaluation publiées en 2004 soutiennent une datation à la fin du VIIe ou au début du VIe siècle avant notre ère, environ trois siècles avant Ptolémée II. C’est une datation scientifique, non une année précise.

Les inscriptions contiennent des formulations étroitement apparentées à la bénédiction sacerdotale de Nombres 6:24–26, notamment bénédiction et protection de YHWHYahwehNom propre divin écrit YHWH dans la Bible hébraïque.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication. Les éditeurs y voient de très anciens témoins de formulations bibliques et de langage confessionnel concernant YHWH. Ce n’est pas sa plus ancienne mention dans quelque contexte que ce soit.

Les amulettes ne prouvent pas que tout Nombres existait alors dans sa forme actuelle. Une bénédiction ancienne peut avoir été incorporée ensuite au livre ; la proximité verbale ne décide pas le sens de la dépendance.

Elles contredisent l’affirmation extrême d’une invention de ce matériau pour la première fois à Alexandrie au IIIe siècle. Un matériau ancien peut toutefois entrer dans une compilation tardive.[13]

Éléphantine : des prescriptions au Ve siècle

Une communauté juive vivait à ÉléphantineÉléphantine / YebÎle près d’Assouan, à la première cataracte ; des papyrus araméens perses documentent une communauté juive et le temple de Yaho.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication près d’Assouan, dans l’Égypte perse, et a laissé des documents araméens datés. Une lettre fragmentaire, souvent appelée lettre pascale« Lettre pascale » d’ÉléphantineLettre araméenne fragmentaire, Berlin P.13464, de 419/418 av. n. è., sur Nissan et des prescriptions rituelles. « Pâque » est restituée ; non témoin d’une Torah complète.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication, date de l’an cinq de Darius II, soit 419/418 avant notre ère.

L’appellation est moderne. Le mot « Pâque » et certaines prescriptions sont des restitutions éditoriales dans des portions manquantes. Le projet muséal les indique entre crochets et relève un désaccord actuel sur l’interprétation.

Le texte conservé comprend les jours quinze et vingt et un de Nissan, ainsi que des instructions concernant pureté et levain, apparentées à des pratiques traitées dans la Torah. Cela n’atteste pas un texte complet et définitif des cinq livres en 419.

Éléphantine complique aussi le tableau. Une pétition distincte de 407 atteste un temple de YHW hors de Jérusalem, sa destruction et une demande de reconstruction. Cela s’accorde mal avec l’hypothèse simple d’une application uniforme, dans toutes les communautés, des lois centralisatrices associées au Deutéronome.

Les documents attestent des pratiques prélagides et une autorité religieuse diverse. Ils ne montrent pas indépendamment que toute loi était connue et observée ; ils n’excluent pas non plus une collection littéraire ultérieure incorporant des matériaux antérieurs.[14][15]

Limites des témoins : Ketef Hinnom et Éléphantine ne prouvent pas seuls un Pentateuque complet. Cadre littéraire d’Esdras ; sources hébraïques du grec ; copies variées à Qumrân. Matériau ancien ne date pas la compilation
Limites des témoins : Ketef Hinnom et Éléphantine ne prouvent pas seuls un Pentateuque complet. Cadre littéraire d’Esdras ; sources hébraïques du grec ; copies variées à Qumrân. Matériau ancien ne date pas la compilationSchéma moderne par IL Archive · CC BY 4.0 · CC BYLicence · Source de l’image

Esdras et le « livre de la loi de Moïse »

Esdras–Néhémie représente la Judée perse avec une loi écrite attribuée à Moïse. Dans Néhémie 8, Esdras lit le livre devant l’assemblée.

Si l’on suit le cadre narratif, nous sommes au Ve siècle, bien avant Ptolémée II. Mais il s’agit d’un témoignage littéraire interne. Les dates de composition et de rédaction, ainsi que le contenu exact du livre représenté, restent des questions de recherche.

Néhémie 8 ne peut être simplement assimilé à un manuscrit identique à notre Torah. La tradition reliant loi mosaïque et communauté perse s’accorde avec les modèles donnant à cette période un rôle important, sans prouver indépendamment la présence du corpus complet à une date donnée.[16][19]

Les Samaritains compliquent aussi le tableau

L’Écriture centrale des Samaritains est la Torah, dans une forme particulière appelée Pentateuque samaritainPentateuque samaritainTradition hébraïque samaritaine des cinq livres, partageant une histoire textuelle ancienne, avec variantes linguistiques et théologiques, notamment liées au Garizim.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication. Une différence religieuse majeure concerne le mont Garizim comme lieu sacré choisi, plutôt que Jérusalem.

Versions juive et samaritaine n’étaient pas nécessairement fixées dès l’origine. QumrânManuscrits de la mer MorteManuscrits du désert de Judée, notamment des grottes de Qumrân. Copies bibliques et autres œuvres révèlent la diversité des textes ; copie et origine de l’œuvre ont des dates distinctes.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication conserve des traits harmonisants autrefois associés surtout au texte samaritain, sans porter forcément les modifications spécifiquement samaritaines. On parle souvent de formes pré-samaritaines.

Cela révèle des traditions hébraïques qui se recoupent, plutôt qu’une copie unique figée. Un corpus peut être reconnu, sacré et utilisé, tout en présentant des différences entre manuscrits et communautés.[17]

Qumrân : des textes sous plusieurs formes

Les manuscrits de Qumrân sont généralement datés du milieu du IIIe siècle avant notre ère au Ier siècle de notre ère. La collection contient des témoins des cinq livres ; sa plus ancienne pièce n’atteste pas à elle seule chaque livre à la même date.

Certaines copies sont proches du texte massorétique ultérieur, d’autres présentent des harmonisations dites pré-samaritaines, d’autres rejoignent par endroits les lectures hébraïques supposées derrière le grec. Ces affinités ne forment pas toujours trois familles parfaitement fermées.

Qumrân a transformé l’étude de la pluralité textuelle à l’époque du Second TempleJudaïsme du Second TempleTraditions juives diverses sous pouvoirs perse, hellénistique et romain, pas doctrine unique.Glossaire · Cliquez pour lire l’explication. Cependant, la plupart des copies conservées sont postérieures à Ptolémée II ou proches de la fin de son règne. Elles ne sont pas la principale preuve indépendante d’une Torah complète avant le projet royal supposé.

Leur valeur majeure est de montrer une transmission hébraïque diverse et de permettre la comparaison avec les témoins grecs et samaritains. Cela n’exclut pas toute influence grecque possible et ne date pas automatiquement la composition initiale de chaque livre.[18]

Ptolémée aurait-il commandé une version unifiée ?

Cette possibilité diffère d’une invention de la Torah. Traduire peut demander de choisir entre des lectures, d’interpréter des expressions ambiguës et de décider comment rendre un texte existant.

La fin d’Aristée insiste sur la précision et la stabilité : la communauté approuve la traduction et interdit ajouts, changements et omissions. Il s’agit du récit de l’autorité de la version grecque, non d’une preuve indépendante que le roi aurait unifié toutes les copies hébraïques.

Éditer un texte, choisir une source pour la traduction, stabiliser une version et créer une œuvre de toutes pièces sont des opérations différentes. Même si traduire a contribué à fixer une forme grecque, cela ne signifie pas que les traducteurs ont inventé ses récits et ses lois.[7]

Des parties de la Torah peuvent-elles être hellénistiques ?

Oui. La recherche critique ne peut attribuer une date certaine à chaque verset. Des dates hellénistiques ont été proposées pour des matériaux ou des étapes éditoriales ; certains modèles retardent aussi la constitution du corpus.

Russell Gmirkin propose, par exemple, une composition vers 270 avant notre ère à partir de sources grecques dans la bibliothèque d’Alexandrie. Mentionner son modèle reconnaît un argument scientifique réel, sans démontrer sa justesse ni en faire la position dominante.

Un tel modèle demande l’examen des comparaisons littéraires et de la datation des sources. Aristée ne l’établit pas, puisque la lettre décrit la traduction d’une loi hébraïque. Inversement, une ancienne bénédiction ou une pratique juridique antérieure ne réfute pas logiquement une compilation tardive de matériaux préexistants.

Le débat scientifique sur la composition hellénistique doit donc être distingué de l’affirmation que soixante-dix Juifs et soixante-dix Grecs écrivirent ensemble la Torah. Aristée ne soutient pas cette affirmation. Aucun consensus ne ferme non plus chaque passage un jour déterminé de la période perse. Une rédaction tardive possible ne transforme pas un récit de traduction en archive de composition.[19][20]

Que s’est-il probablement passé à Alexandrie ?

Le tableau général le plus compatible avec les reconstructions courantes est une traduction grecque de la Torah hébraïque dans l’Égypte lagide du IIIe siècle, au service d’une communauté juive hellénophone.

Ptolémée II en fut-il personnellement l’initiateur ? La bibliothèque fut-elle la cause principale ? Ces éléments proviennent du récit littéraire tardif et appellent davantage de prudence que l’existence de la traduction. Le besoin communautaire d’une Écriture en grec offre une explication historique raisonnable, sans exclure une participation royale.

Le tableau complet de la cour, de la bibliothèque, des cadeaux et des soixante-douze jours ne peut être traité comme un rapport administratif contemporain. La traduction historique et son récit de légitimation sont des questions liées, mais distinctes.[6][2]

Le récit devient miracle

Aristée présente soixante-douze anciens juifs, une loi hébraïque existante, un travail collectif à Pharos et une réalisation en soixante-douze jours. Philon souligne ensuite, au Ier siècle, l’accord verbal inspiré.

Des récits chrétiens ultérieurs, dont celui d’Irénée, séparent explicitement les traducteurs et élargissent le champ. Le récit devient un moyen d’affirmer l’inspiration et l’autorité divines de la traduction.

Tous les détails tardifs ne figurent pas dans le plus ancien témoin. L’ordre des récits conservés ne prouve pas non plus précisément la transmission de chaque élément.[7][8][9]

Qu’établit l’histoire de Ptolémée et des Septante ?

Les conclusions ont des forces probantes différentes. La traduction grecque du Pentateuque en Égypte au IIIe siècle est largement admise. Un lien historique avec Alexandrie et le règne de Ptolémée II est plausible, sans que tous les détails de la lettre deviennent des preuves contemporaines.

Il n’est pas établi indépendamment que le roi ordonna chaque acte décrit, que ces soixante-douze hommes nommément désignés participèrent, ou que l’achèvement prit exactement soixante-douze jours.

Et la source ne prétend pas qu’ils composèrent la Torah. Elle les présente comme traduisant une loi hébraïque disponible avant leur arrivée en Égypte.[1][2][6]

Et les « soixante-dix Juifs et soixante-dix Grecs » ?

Aristée ne soutient pas cette formule. Il décrit soixante-douze anciens juifs, six par tribu, envoyés de Jérusalem par le grand prêtre. Il n’y a pas d’équipe correspondante de soixante-dix ou soixante-douze coauteurs grecs.

Si une version moderne ajoute cette équipe, il lui faut une autre source indépendante. On ne peut l’attribuer légitimement à Aristée.[1]

La conclusion centrale

Le problème d’un recours à Aristée pour prouver une composition lagide n’est pas la reconnaissance d’une histoire longue et complexe de la Torah. C’est le remplacement du récit d’une traduction par un événement de composition qu’il ne raconte pas. Les modèles tardifs sérieux doivent être évalués à partir de leurs propres preuves.

Nous disposons de formulations anciennes apparentées à la bénédiction sacerdotale, de pratiques rituelles à Éléphantine au Ve siècle, et de modèles attribuant à la période perse un rôle rédactionnel majeur. Puis nous trouvons une traduction grecque de textes hébreux au IIIe siècle.

Cela n’établit pas une Torah inchangée depuis Moïse et ne suppose pas que tout développement textuel ait cessé avant Alexandre. Des textes hébreux étaient disponibles avant leur traduction ; certains matériaux et traditions ont des témoins plus anciens de plusieurs siècles. Ces faits ne décident pas seuls de la constitution du corpus complet des cinq livres.

Le point frappant demeure : Aristée, parfois invoqué pour une composition alexandrine, décrit autre chose. Son roi demande la loi que les Juifs possèdent déjà. Il sollicite de Jérusalem un texte et des traducteurs.[1][13][14][19][20]

Références et notes

  1. Letter of Aristeas, §§9–11,35–50; English translation in R. H. Charles, ed., The Apocrypha and Pseudepigrapha of the Old Testament (1913). Passages choisis : loi hébraïque demandée à Jérusalem, traduction, six anciens par tribu. Non procès-verbal contemporain. Revenir au texte ↑
  2. Max Leventhal (2022). Envisioning the Art of Empire in the Letter of Aristeas. The Cambridge Classical Journal 68, pp.164–180. doi:10.1017/S175027052200001X. Introduction et note 4 : narrateur littéraire, auteur juif alexandrin et datation au IIe siècle av. n. è. Autres sections non utilisées pour dater la traduction. Revenir au texte ↑
  3. Josephus, Antiquities of the Jews XII.1; William Whiston translation, University of Chicago Penelope edition. XII.1 sur captifs, installation et migration volontaire. Tradition tardive, non recensement contemporain indépendant. Revenir au texte ↑
  4. Letter of Aristeas, §§12–27, on captives and their liberation. Affirmation narrative de 100 000 captifs et libération ; non recensement documenté. Revenir au texte ↑
  5. University College London, Digital Egypt for Universities (2002). Ptolemy II Philadelphos. Notice : règne personnel 282–246 av. n. è. et contexte culturel alexandrin ; aucun ordre royal documenté de traduction de la Torah. Revenir au texte ↑
  6. Oxford Bibliographies in Biblical Studies. Septuagint, Introduction. Introduction ouverte : traduction en Égypte ptolémaïque, probablement Alexandrie, milieu/fin du IIIe siècle avant notre ère. Non notice intégrale. Revenir au texte ↑
  7. Letter of Aristeas, §§301–311, on Pharos, comparison, completion and communal approval. Comparaison collective, 72 jours, lecture, approbation et interdiction des changements : affirmations de la lettre. Revenir au texte ↑
  8. Philo of Alexandria, On the Life of Moses II.25–44; C. D. Yonge translation, CCEL. Surtout II.37–40 : accord verbal inspiré ; le passage ne décrit pas explicitement une chambre séparée par traducteur. Revenir au texte ↑
  9. Irenaeus of Lyons, Against Heresies III.21.2; Alexander Roberts and William Rambaut translation, New Advent. Séparation explicite, traductions identiques et champ élargi ; roi nommé Ptolémée fils de Lagos. Témoin de l’évolution du récit, non rectification historique. Revenir au texte ↑
  10. Jan Joosten (2013). Varieties of Greek in the Septuagint and the New Testament. The New Cambridge History of the Bible, pp.22–45. doi:10.1017/CBO9781139033671.005. Résumé public sur grec biblique, sens hébraïques et diversité ; chapitre intégral non lu. Revenir au texte ↑
  11. Emanuel Tov (2015). The Text-Critical Use of the Septuagint in Biblical Research, 3rd ed. Eisenbrauns. Description et sommaire de l’éditeur sur reconstruction hébraïque et évaluation des variantes. Livre intégral non lu ; grec non automatiquement plus ancien. Revenir au texte ↑
  12. Joel S. Baden & Jeffrey Stackert (2021). Introduction: Convergences and Divergences in Contemporary Pentateuchal Research. The Oxford Handbook of the Pentateuch, pp. 1–19. Diversité des approches, accords et désaccords scientifiques. Résumé public de l’éditeur seulement ; chapitre intégral non lu. Revenir au texte ↑
  13. Gabriel Barkay, Marilyn J. Lundberg, Andrew G. Vaughn & Bruce Zuckerman (2004). The Amulets from Ketef Hinnom: A New Edition and Evaluation. BASOR 334, pp. 41–71. doi:10.2307/4150106. Résumé : relecture d’images, datation préexilique tardive, fonction protectrice. Ne date pas tout le livre des Nombres. Revenir au texte ↑
  14. ERC Elephantine Project, Staatliche Museen zu Berlin. Pap. Berlin P.13464, TAD A4.1 / Cowley 21. Métadonnées et traduction éditée avec restitutions entre crochets ; 419/418 av. n. è. Pâque est restituée, interprétation discutée. Aucun faux cliché ni usage de licence restreinte. Revenir au texte ↑
  15. ERC Elephantine Project, Staatliche Museen zu Berlin. Pap. Berlin P.13495, TAD A4.7. Pétition de 407 av. n. è., surtout R6–14 et V6–13 : temple de YHW, reconstruction, contacts à Jérusalem et Samarie. Revenir au texte ↑
  16. Hebrew Bible, Nehemiah 8:1–8,13–18; Mechon-Mamre. Lecture et explication par Esdras, fête des Tentes. Cadre perse du récit, non datation indépendante de la rédaction. Revenir au texte ↑
  17. Ingrid Hjelm (2020). The Samaritan and Jewish Versions of the Pentateuch: A Survey. Religions 11(2), 85. doi:10.3390/rel11020085. Résumé universitaire : Bible samaritaine de cinq livres, tradition partagée, variantes et lieu du culte. Non article intégral. Revenir au texte ↑
  18. Ronald S. Hendel (2011). Assessing the Text-Critical Theories of the Hebrew Bible after Qumran. The Oxford Handbook of the Dead Sea Scrolls, pp. 281–302. Datation générale du milieu du IIIe siècle avant notre ère au Ier de notre ère, témoins d’Exode. Résumé public de l’éditeur seulement ; chapitre intégral non lu. Revenir au texte ↑
  19. Reinhard Müller (2021). Positions on Redaction. The Oxford Handbook of the Pentateuch, pp. 237–254. Théories de rédaction, modèles de composition et témoins perses/hellénistiques. Résumé public de l’éditeur seulement ; chapitre intégral non lu. Revenir au texte ↑
  20. Russell E. Gmirkin (2017). Plato and the Creation of the Hebrew Bible. Routledge. Description de l’éditeur : composition alexandrine vers 270 av. n. è. à partir de sources grecques. Description seule ; modèle concurrent, sans aval aux arguments non lus. Revenir au texte ↑
  21. The Metropolitan Museum of Art. Gold oktadrachm of Ptolemy II Philadelphos, 30.115.23 / object 253074. Alexandrie vers 261–246 av. n. è. ; portrait d’Arsinoé II. Identité, date et droits muséaux ; non preuve de traduction. Revenir au texte ↑

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IL Archive, «Ptolémée II et les Septante : la Torah a-t-elle été composée à Alexandrie ?», Édition 1, https://ilarchive.com/fr/studies/ptolemy-seventy